Macron contre François Ier

Où il est question de la défense de la langue française, du macronisme, de François Ier et de la création de l’État français.

Une fois n’est pas coutume, M. Macron « instrumentalise » l’histoire de France pour servir son idéologie. Cette fois, c’est de la destruction de l’exclusivité de la langue française sur le territoire français dont il est question.

Le président français a en effet annoncé la restauration du château de Villers-Cotterêts afin d’en faire un lieu symbolique de la langue française – « un laboratoire pour la francophonie »1 – en hommage à l’ordonnance de 1539 sur le fait de la justice, prise par le roi François Ier en ce même lieu, qui impose l’usage de la langue française pour tout acte officiel de l’État français.

Toutefois, présenter cette fameuse ordonnance de Villers-Cotterêts comme une décision politique pour la langue française – aujourd’hui un concept anational – est en tout point faux, de la part de M. Macron.
Nous allons voir dans cet article que cette ordonnance de François Ier est en fait une décision ayant trait à la souveraineté nationale de la France et à sa res publica2. Bien plus, nous allons voir que cette ordonnance, louée aujourd’hui par notre président, est attaquée depuis plus d’une décennie par nos gouvernements, qui, ne pouvant l’abroger, contournent ses dispositions illégalement.

Porté par une idéologie supranationale, M. Macron a donc doublement trompé les Français par sa proclamation. Il a dévoyé un symbole éminent de la construction de la souveraineté française pour en faire un symbole international du monde francophone.

Macron à Villers-Cotterêts

I – L’ordonnance de Villers-Cotterêts et la construction de l’État français.

A ) Rappel historique

Afin de comprendre l’importance de cette ordonnance, nous devons rappeler que la politique européenne, au moyen-âge, était fondée sur la res publica chrétienne : le bien commun des chrétiens. Les figures d’autorités, dans un tel système politique, étaient avant tout le pape et l’Église, l’Empereur allemand – de jure au-dessus des rois – ainsi que les monarques en leurs royaumes. Le pouvoir, bien souvent, était détenu par les seigneurs en leurs terres.

Dès le roi Saint Louis, pourtant considéré comme le roi par excellence de l’esprit médiéval, les intérêts protonationaux de l’État français en gestation allaient commencer à s’affirmer au-dessus des intérêts féodaux et cléricaux.
Bien que Saint Louis n’ait pas directement pensé un tel changement du politique, il a néanmoins instauré bien des fondations qui ont servi à mettre en œuvre cette évolution. Du fait de son désir de justice et d’équité, Saint Louis a vivement combattu les privilèges juridiques nobiliaires en désaccord avec sa vision de la politique royale.
Les aristocrates, dont les intérêts en ces temps étaient souvent égoïstes, détenaient des prérogatives sur leurs terres encore extrêmement importantes. Or, pour Saint Louis, ce droit médiéval était désuet car arbitraire. Il essaya donc, le premier, d’imposer un nouveau droit à l’ensemble du royaume de France, s’opposant directement aux souverainetés féodales.
Sa volonté de ramener à la couronne royale et l’auctoritas et la potestas ouvrait la voie à ses successeurs, et en premier lieu à son petit-fils.

Si Saint Louis s’attaqua à des privilèges de la noblesse, Philippe le Bel, un siècle plus tard, s’attaqua directement à la figure d’autorité de la res publica chrétienne : la papauté, qui détenait une prééminence sur les rois.
Les deux grandes actions politiques de son règne furent la dissolution de l’ordre des templiers et un conflit politique avec le pape quant aux prérogatives de l’Église sur le territoire français.
Par ces deux résolutions, le pouvoir royal récupéra une fonction régalienne, les finances, jusque là détenue par une institution extérieure, tout en enlevant à l’Église son immunité fiscale sur le sol français. Le Pape cessa alors de détenir une supériorité politique en France.
Philippe le Bel fut également le premier monarque à convoquer les Etats-Généraux dans le cadre de sa lutte contre le pape et les trois ordres firent alors prévaloir leurs volontés – au moins théoriques – sur celle de la Papauté. De manière définitive, la res publica chrétienne disparut quand la Raison d’État s’affirma, ouvrant la voie à l’époque moderne.

C’est dans cette évolution historique du politique en Europe que l’ordonnance de Villers-Cotterêts trouva sa place. François Ier, par cet acte, s’attaqua à un privilège que l’aristocratie intellectuelle – et surtout ecclésiastique – détenait encore : le latin, langue « internationale » des intellectuels européens, langue de l’écrit par excellence. L’ordonnance disposa pour cela dans ses articles 110 et 111, jamais abrogés depuis, que la langue française deviendrait la seule langue devant être utilisée dans les actes officiels de l’État. Par cette ordonnance, l’administration et la justice du royaume devinrent exclusivement françaises.

B ) Le mensonge de Macron

M. Macron trompe les gens lorsqu’il tente de faire de cette ordonnance un symbole de la francophonie. C’est une révision de l’Histoire, car les dispositions de l’ordonnance de Villers-Cotterêts n’avaient aucunement la volonté d’imposer la langue française à la nation ; ce qui sera par ailleurs l’œuvre de l’éducation républicaine du XIXe siècle, puis de la télévision.
Cet acte, qui a imposé le français comme langue officielle de l’État, doit plus justement être inscrit dans l’évolution du politique qui aboutira à l’Europe des États-nations ; celle que M. Macron combat.
Ainsi, faire de cette ordonnance un simple symbole de la dilution de la France dans un espace international francophone est une trahison intellectuelle de la part du gouvernement.

II – Le recul du français dans la justice française.

Si nous écrivons sur cette actualité, c’est parce qu’elle est représentative de la fin de l’époque moderne européenne, celle des États-nations. Une décomposition dont notre président actuel est l’incarnation. La chose commune, fondant le politique, est chaque jour déplacée du national vers des entités supranationales, certaines clairement définies, comme l’Union européenne ; d’autres, bien plus nébuleuses comme « la communauté internationale ».
C’est pourquoi tous les actes ayant fondé l’État français, comme l’ordonnance de Villers-Cotterêts, sont remis en cause.

A ) Le recul du français dans les actes de justice.

Depuis 2017, le nouvel article 1146 du code de procédure civile dispose que les conventions et annexes d’avocat « lorsqu’elles sont rédigées en langue étrangère » doivent être accompagnées d’une traduction. Cela signifie bien que dorénavant, les actes d’avocat peuvent être rédigés en une langue étrangère, si une traduction en français est réalisée a posteriori en supplément. Or, les articles 110 et 111 de l’ordonnance de Villers-Cotterêts, déjà cités et toujours en vigueur, obligent à « prononcer et expédier tout acte en langage français ».
Ce nouvel article 1146 du Code de procédure civil est donc illégal, car contraire à ceux de l’ordonnance de Villers-Cotterêts3.

Une telle décision indique que la langue française est remise en cause en tant que langue unique de la France. Les avocats doivent s’adapter à la présence toujours plus importante de communautés non francophones sur notre territoire. Il est évidemment plus aisé pour les avocats et leurs clientèles venues de l’étranger de travailler et communiquer dans leurs langues maternelles, surtout s’ils ne parlent ou ne lisent le français. Le gouvernement a donc pris acte de cette situation en leur permettant d’utiliser leurs propres langues faire pour rédiger les actes d’avocats.

B ) Le recul de la langue française, volonté de l’Union Économique européenne.

Ce recul de la langue française ne doit pourtant pas être uniquement imputé à la présence de locuteurs non francophones sur notre territoire ; la France de François Ier était bien plus hétérogène linguistiquement que la nôtre et ce fait ne l’empêcha nullement de prendre une telle ordonnance.
Non, c’est bien plutôt la volonté politique de consacrer la prédominance de l’État-nation, ou au contraire, de briser sa prééminence, dont il est ici question.

Dès 1999, le gouvernement français avait porté atteinte à l’ordonnance de Villers-Cotterêts en autorisant les émetteurs de titres boursiers en France à rédiger la documentation d’informations sur ces titres – destinée aux citoyens français – dans une autre langue : la langue anglaise4. Si cette décision fut cassée par le Conseil d’État, une pareille disposition fut de nouveau introduite par l’Assemblée nationale en 2001. Jamais contestée depuis, cette décision se retrouve aujourd’hui à l’article L412-1 du code monétaire et financier, qui dispose que le document d’information sur les titres boursiers doit être « rédigé en français ou, dans les cas définis par le même règlement général, dans une autre langue usuelle en matière financière. » Quant à ce règlement général, réalisé par l’Autorité des Marchés Financiers, il établit une longue liste de toutes les situations possibles où la langue française n’est pas nécessaire. En premier lieu, c’est l’espace économique de l’Union européenne qui souhaite briser le monopole de la langue française dans notre pays : espace qui, pour être unifié, doit abattre toutes les différences linguistiques au profit de la langue anglaise, pourtant désormais étrangère à l’Union européenne post-Brexit.
En matière financière et économique, l’État a donc abandonné depuis longtemps la langue française au profit de l’anglais. Au peuple français de s’y adapter.

C ) Le recul du français dans les tribunaux

Enfin tout récemment, le gouvernement a travaillé à l’installation d’une chambre spécialisée dans les litiges internationaux, dans laquelle le français n’est plus utilisé : les procédures y sont menées en anglais5. L’objectif d’une telle chambre est d’accroître la « compétitivité juridique » de la France en laissant entrer l’anglais dans nos tribunaux. Les Allemands l’ayant déjà fait, le gouvernement français se devait de recopier son voisin germain. Pourquoi ? Afin de rester « attractif » pour les investisseurs étrangers et tout particulièrement afin de remporter la compétition franco-allemande, où chacun souhaite récupérer les sièges d’entreprises anglaises depuis le Brexit ; nous rappelant à quel point le fameux couple franco-allemand est une construction des européistes idéalistes.

S’il semble incroyable que l’anglais soit utilisé dans des tribunaux français, quand bien même spécialisés, il ne faut pas oublier la réalité actuelle. Les avocats d’affaires parisiens travaillent déjà tous en langue anglaise, langue hégémonique de l’économie mondiale. L’ensemble, ou presque, des contrats internationaux est rédigé en langue anglaise et en droit anglais. C’est la raison pour laquelle le gouvernement, souhaitant faire de Paris une place juridique d’importance, a pris une telle décision.
De ce point de vue, l’ordonnance de François Ier n’est plus qu’un simple vestige d’un temps où la défense de la langue française était une condition sine qua non de la défense de la puissance nationale contre les puissances étrangères. L’Histoire nous montre que l’imposition d’une langue sur d’autres nations, même uniquement dans le domaine du droit, est le signe évident d’une domination politique, culturelle et morale. C’est tout d’abord dans le droit commercial qu’Athènes imposa la langue de l’attique aux autres cités de son empire avant qu’elle ne devienne langue universelle du monde hellénique.

Aujourd’hui, notre président peut fièrement invoquer « et en même temps la promotion de la francophonie dans le monde ; et en même temps l’ouverture toujours plus importante de la France à l’anglais ». Un « en même temps » révélateur : le français des Français n’est plus défendu. Ce qui compte désormais c’est « l’ouverture » de la nation donc sa dilution dans n’importe quel ensemble supranational. Pour le macronisme, le français n’est utile que parce que l’espace francophone est mondial, non parce qu’il est le langage de sa nation. La langue nationale n’est ainsi promue que lorsqu’elle rassemble, non plus lorsqu’elle divise.

Notes

  1. V. https://www.challenges.fr/lifestyle/l-intrigant-chantier-d-emmanuel-macron-pour-sauver-le-chateau-de-villers-cotterets_578931
  2. Le bien public français.
  3. V. Jean-Jacques Urvoas face à François Ier et au divorce par consentement mutuel en langue étrangère – Xavier Labbée – D. 2017. 358
  4. V. http://legalnewsnotaires.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=64968&catid=912:produits-financiers&Itemid=469
  5. http://www.justice.gouv.fr/la-garde-des-sceaux-10016/inauguration-de-la-chambre-commerciale-internationale-31291.html

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