Le gaspillage dans les économies « primitives ».

Le monde occidental contemporain repose sur une pensée économique profondément matérialiste et utilitariste. Depuis la naissance de l’esprit économique capitaliste à la fin du moyen-âge, porté par la classe bourgeoise, la notion de profit a presque entièrement modifié la fonction et le rôle de l’économie.

Le Banquet dans le bois de Botticelli

Le gaspillage comme la thésaurisation sont depuis vus comme éminemment négatifs, puisqu’empêchant la création de nouvelles richesses : le gaspillage empêche l’accumulation de capital tandis que la thésaurisation empêche une utilisation de celui-ci à des fins de profits. Adam Smith pouvait ainsi écrire que « tout homme prodigue apparaît comme un ennemi public »1, et il est vrai que d’un point de vue « moderne », une telle économie semble néfaste : elle est l’incarnation d’une classe sociale élitaire oisive qui préfère détruire les surplus de production de la société plutôt que d’œuvrer au bien commun, ou à la recherche de plus de richesses2. En somme, un système économique qui maintient la pauvreté.
K. Marx, dans le Capital, avait finalement lui aussi démontré la supériorité de l’économie capitaliste sur l’économie féodale par le matérialisme dialectique : la classe bourgeoise triompha sur la noblesse par son système économique supérieur. Ainsi, pendant que l’élite économique du Tiers-Etat s’enrichissait par le commerce ou l’investissement de ressources dans la production agricole et industrielle, la noblesse s’endettait toujours plus en raison d’un gaspillage de ressources croissant.

Obama et sa femme
Un chef d’État de l’ère moderne, indifférencié.

Toutefois, passées ces considérations, nous analyserons dans cette réflexion libre le rôle joué par la méthode scientifique appliquée aux sciences humaines dans l’évolution de notre compréhension de ce système de gaspillage. Bien loin d’être une « barbarie » des temps passés, les chercheurs ont depuis mis en lumière un ensemble de phénomènes sociaux qui fait de la « consommation ostentatoire »3 un système d’une grande complexité aux multiples implications, bien plus positives qu’il n’y paraît4.

Pour démontrer l’importance de l’évolution de la pensée scientifique dans les sciences humaines, nous montrerons donc en quoi elle a permis de changer complètement notre appréhension de « l’économie du gaspillage », qui était fondamentalement incomprise auparavant.

La consommation ostentatoire, un simple gaspillage ?

Comme énoncé précédemment, les penseurs de la modernité ont eu peu de difficultés pour faire de la période féodale un « âge sombre » ou pour peindre les sociétés primitives en des peuples sans raison. Pour parfaire le noir tableau du moyen-âge, les économistes ont pu, sur foi de la pensée scientifique moderne, présenter le système économique médiéval comme injuste, voire absurde. En effet, si l’on se réfère à des grands courants des sciences humaines, l’économie féodale pouvait être décrite comme illégitime car non-fonctionnelle – le gaspillage étant une dilapidation intentionnelle des ressources à des fins non matérielles, frivoles et arbitraires. De même, la pensée évolutionniste pouvait présenter un tel système comme inférieur au système capitaliste, puisqu’il avait failli face à ce dernier.

Néanmoins, les recherches anthropologiques effectuées dans des « sociétés primitives » fonctionnant aussi sur un mode de « gaspillage », et la recherche historique médiévale – tout particulièrement avec l’École des Annales et Georges Duby – ont permis de découvrir bien des facettes auparavant impensées de ce système. Ainsi, pour se détacher même du terme « d’économie du gaspillage », trop péjoratif, celui « d’économie ostentatoire », ou encore de « réciprocité » ont été proposés pour rendre mieux compte des réalités.

En effet, que ce soit dans la féodalité, chez les tribus côtières du Nord-Ouest de l’Amérique ou encore chez les Trobriands – étudiés par Malinowski – le gaspillage apparent pratiqué par les classes supérieures comporte en fait une multitude de rôles sociaux très précis et revêtant une importance considérable. L’esprit de largesse5, caractéristique de ces sociétés, ne peut donc être compris que par une étude anthropologique holiste, ou comme l’écrivait Malinowski, par la recherche de l’adaptation des règles des sociétés à la vie6.

Malinowski chez les Trobriands
Malinowski dans les îles Trobriands

Il a ainsi été constaté que ces dépenses effrénées des surplus de ressources disponibles répondent à une logique de dons et contre-dons – le do ut des – comme l’avait montré Mauss. Dans des sociétés très personnalisées – c’est-à-dire où les rapports sociaux sont avant tout personnels et non écrits ou institutionnalisés – l’échange de ressources permet de créer une chaîne d’obligations mutuelles qui vont lier les individus ou les groupes sociaux entre eux. Qu’un chef offre une multitude de cadeaux – esclaves, produits luxueux, possessions terriennes – à un autre, ou qu’un clan offre un banquet fastueux à celui voisin, l’on retrouve toujours cette même volonté de se lier étroitement avec l’autre par le don théoriquement désintéressé de ses richesses – alors même qu’une telle dépense est extrêmement coûteuse pour celui qui la fait.

Mais si cet esprit de largesse comporte une dimension éminemment diplomatique et « amicale », il peut aussi exprimer une volonté purement ostentatoire par laquelle la puissance – qui fait appel non pas seulement à la richesse matérielle mais aussi au prestige et à l’honneur – s’exprime pleinement : ainsi, que ce soit dans le potlatch ou le système hiérarchique féodal, le gaspillage des richesses peut aussi être le moyen de soumettre l’autre dans le cadre d’une lutte à l’ostentation de la plus grande richesse. Celui qui peut le plus dépenser, celui qui pourra s’entourer du plus d’hommes, sera considéré comme le plus puissant7.

Jeu du Potlatch
Cérémonie du Potlatch

Quel que soit l’objectif du gaspillage, il fait appel à une réalité anthropologique : dans un système de surplus de ressources limités et de sociétés inégalitaires, le premier signe de pouvoir est la capacité d’un individu ou d’un groupe à pouvoir beaucoup dépenser, qui sera ainsi essentialisé en la source première de prestige et d’honneurs. De ce fait, dans un tel système social, ne pas gaspiller est déshonorant, raison pour laquelle la société nobiliaire féodale était culturellement en contradiction complète avec l’esprit bourgeois8 ; contradiction qui se retrouvera dans les premières études proto-scientifiques économiques du XIXe siècle.

En définitive, l’étude du gaspillage économique dans les sociétés, tant qu’elle s’est contentée d’être économique et idéologique – et donc subjective – n’a pas su comprendre et expliquer les logiques fondant l’existence d’un tel mécanisme social. Ce n’est que par une approche holiste des sciences humaines – « l’exigence totalisante » de Malinowski -, permettant de prendre en compte l’ensemble des phénomènes sociaux, qu’une véritable recherche anthropologique put être effectuée sur ce domaine.
Ainsi, il fallait tout d’abord se détacher de considérations très modernes et donc subjectives pour nous – essentiellement matérialistes et économiques – puis rentrer dans l’esprit des sociétés étudiés pour comprendre que ce que l’on considérait comme un simple gaspillage était en fait une culture de la réciprocité ostentatoire qui, par-delà son aspect partiellement superficiel, ordonnait et stabilisait les hiérarchies sociales et l’ensemble des relations personnelles de ces sociétés par un jeu de don et contre-dons d’une très grande complexité9. Loin d’être arbitraire, ce système répond bien plutôt aux nécessités instaurées par les environnements dans lesquels il a évolué : peu de surplus, économies autarciques, absence d’institutions centralisatrices et puissantes induisant une primauté des relations personnelles ou tribales.

Enfin, nous pourrions bien penser que la consommation ostentatoire a toujours été créatrice du grandiose et du beau. A l’inverse, la rationalisation économique, en combattant le somptuaire, mène à la disparition de l’art comme il a toujours été pratiqué par les sociétés humaines.

Notes

  1. « every prodigal appears to be a public enemy », A. Smith, An inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, University of Chicago Press, 2008, p.362.
  2. Mauss considérait toutefois que l’opposition entre modernité et dépenses somptuaires « inutiles » était un présupposé loin d’être vérifié : « Dans nos masses et dans nos élites la dépense pure et irrationnelle est de pratique courante… », Mauss, 1950, p.271.
  3. L’expression a été inventé par le sociologue Thorstein Veblen.
  4. « La notion d’utilité, d’origine rationaliste et économiste, est donc à revoir selon une logique sociale beaucoup plus générale où le gaspillage, loin d’être un résidu irrationnel, prend une fonction positive », Baudrillard, 1970 : 49.
  5. « Les valeurs des gens de guerre tiennent en trois mots : prouesse, largesse, loyauté. » G. Duby, Guillaume le Maréchal, folio, p.186.
  6. B. Malinowski, « Le crime et la coutume des société primitives », 1933, Payot, éd. 2001, p.113.
  7. « Dans la morale que cette aristocratie s’est peu à peu donnée, l’une des vertus primordiales est la largesse, c’est-à-dire le plaisir de gaspiller. Comme les rois de jadis, le chevalier doit avoir les mains toujours ouvertes et répandre autour de lui la richesse. La fête, les réunions où les biens de la terre sont collectivement et joyeusement détruits dans les ripailles et dans les rivalités de l’ostentation constituent avec la guerre, le point fort de l’existence aristocratique. » G. Duby, Guerriers et paysans, p. 190.
  8. Une opposition qui se terminera dans l’hubris caricatural de la noblesse au XVIIIe siècle, en réaction à la victoire de la bourgeoisie.
  9. Un système qui sera par la suite abondamment étudié par les sciences humaines.

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