La genèse de deux empires maritimes : Athènes et les États-Unis

Histoire comparée des empires américain et athénien ( Première partie )

Préambule facultatif

Préambule

La réalisation de parallèles historiques peut revêtir un intérêt certain si l’on définit clairement au préalable l’objectif d’une telle étude. Par la recherche de permanences dans l’histoire humaine, l’on peut tenter de mieux comprendre des mécanismes politiques et sociaux intemporels. Notre regard, concentré sur une période précise, surtout contemporaine, aura tendance à la juger plus unique qu’elle ne l’est vraiment ; et c’est en la comparant avec des périodes passées que l’on pourra acquérir une plus grande objectivité dans son traitement. C’est en découvrant que des éléments de l’histoire moderne ne sont que des réitérations d’invariants historiques que l’on pourra juger de manière plus neutre des questions qui nous sont sensibles. D’ailleurs, à la question de savoir quel est, au fond, le rôle de l’Histoire, Thucydide écrivait que « ceux qui veulent voir clair dans les faits passés et, par conséquent, aussi dans les faits analogues que l’avenir selon la loi des choses humaines ne peut manquer de ramener, jugent utile mon histoire. »

Nous ajouterons que cette méthode de travail ne doit pas être assujettie à une approche trop déterministe, voire téléologique de l’Histoire, et qui voudrait in fine prédire le futur – c’est-à-dire la continuation du sens historique que l’on aurait déterminé. Aussi, le parallèle historique entre les États-Unis et Athènes ne cherchera qu’à discerner des « faits analogues » résultants de « la loi des choses humaines » pour tenter de mieux comprendre l’Histoire passée, présente et future. Par les études comparées de ces deux impérialismes : celui athénien au Ve siècle avant J.C. et celui américain du XXe siècle, nous nous efforcerons donc de mettre en avant les grandes ressemblances entre ces deux politiques étatiques. Nous ne prétendrons donc pas conjecturer les évènements futurs de notre XXIe siècle au regard de la chute de l’impérialisme athénien. Notre dessein, plus modeste, sera de montrer que toute politique impérialiste – et dans ce cas thalassocratique – est généralement conditionnée par les mêmes évènements et déterminée à faire les mêmes choix. Et c’est en cela que la notion d’impérialisme est immuable et que par delà les civilisations et les cultures, il est une constante politique qui fait appel aux mêmes principes psychologiques, moraux ou matériels de l’Homme. Disséquer l’impérialisme athénien, c’est indirectement disséquer l’impérialisme américain. Le véritable objectif de la comparaison historique est donc celui d’appréhender l’Histoire avec un réalisme et une froideur analytique, et ce pour gagner toujours plus de « courage face à la réalité », selon les mots de Thucydide1.

Introduction

1 – Une définition de l’empire

On nomme souvent « empire » toute entité politique dominant plusieurs peuples et groupes humains. Toutefois, par une telle définition, les royaumes de France ou d’Angleterre auraient été des empires dès le XIVe siècle, dominant des peuples étrangers – Gallois ou Languedociens. De même, l’urbs romaine serait devenue un empire dès la soumission du Latium, ou tout au moins dès sa conquête de l’Italie, et la cité lacédémonienne serait devenue un empire à la suite de son annexion de la Messénie.
Mais dans ces exemples, nous n’avons à faire qu’à des expansions limitrophes d’États en quête de sécurité : la soumission d’entités politiques voisines permet d’annihiler des menaces certaines et permanentes à ses portes ou encore d’obtenir des frontières naturelles assurant une meilleure sécurisation du territoire.
De même, on ne peut simplement caractériser en empire tout État ayant acquis une position de domination par rapports à ses rivaux. Dans un tel cas, il faut plutôt parler d’hégémon.

Le terme d’empire, comme nous l’utiliserons, doit donc être limité et bien défini.

Pour illustrer notre propos, nous prendrons l’exemple de la cité lacédémonienne. Au VIIIe siècle av. J.-C., elle était ceinturée par deux puissances rivales qui lui étaient analogues en puissance : Argos au nord et Messène à l’ouest. Or ces deux cités, sans frontière commune entre-elles, formaient une alliance « naturelle » dirigée contre Lacédémone, tandis que cette dernière ne pouvait s’appuyer sur une alliance comparable pour rééquilibrer les forces en présence. Elle dut donc, par deux guerres éprouvantes, annihiler l’une de ses deux cités rivales – Messène – pour assurer sa propre survie. De cet exploit naquit la Sparte que nous connaissons, principale puissance du Péloponnèse. Cela n’en fit pas un empire pour autant.

L’expansion de Sparte en Messénie

Ce qui caractérise un empire n’est donc pas simplement d’ordre matériel – une situation d’hégémon – mais aussi d’ordre moral. En effet, un empire ne conquiert pas simplement pour la préservation de sa sécurité, mais aussi parce qu’il pense en avoir le droit et le devoir. L’empire pense sa projection de puissance à une échelle spatio-temporelle supérieure à la norme.
Tout empire revendique donc plus ou moins une compétence universelle : c’est-à-dire un droit à régir plus que ses citoyens, par-delà ses frontières et ses intérêts.

Si nous suivons l’avis de Kant ou des réalistes offensifs comme Mearsheimer selon lequel tous les États ont le désir profond de conquérir le monde entier pour arriver à une paix perpétuelle ; il nous faut alors considérer que seuls les empires ont une conscience claire et affichée d’une telle ambition2.
Dans la même idée, pour des impérialistes modernes revendiqués comme Yuval Noah Harari, un empire mondial serait une excellente chose pour l’humanité car seule la forme impériale dispose d’une politique véritablement globale pour penser et diriger le monde dans sa totalité, et ainsi résoudre les problématiques militaires ou écologiques. L’homo sapiens devrait donc abattre les frontières et les Nations au profit d’un empire universel et de la Paix perpétuelle qu’il pourrait imposé.
Un tel raisonnement n’est pas illogique. Nous avons dit qu’un État non impérial ne prétend disposer que d’un droit à régir ce qui touche à son territoire, à ses nationaux et à ses intérêts – les trois compétences juridiques reconnues par le droit international. Ainsi, l’État n’envisage sa politique que d’une manière égoïste, sans s’occuper de ce qui ne le concerne pas.
L’Empire, lui, invoque une quatrième compétence – dite universelle – en vertu de laquelle il prétend régir tout ce qui a trait à l’humanité.

Toutefois, cette universalité de l’empire est toujours fonction du monde dans lequel il évolue. Si cette notion spatio-temporel est aisée à identifier pour les États-Unis puisqu’elle fut d’abord le monde Américain – comme le symbolisa la Doctrine Monroe – puis la Terre entière ; il en était tout autrement du monde hellénique.

2 – Une définition de la thalassocratie

Après avoir tenté de définir l’empire, nous ajouterons que la thalassocratie est une forme d’empire particulière puisque exerce sa domination non pas sur de vastes territoires terrestres mais avant tout sur les mers, et plus généralement les espaces fluides. Elle implique une prise de possession des mers – mais aussi de l’air et de l’espace -, ce qui nécessite un changement de paradigme psychologique important.
Les peuples humains sont en effet naturellement portés à penser le territoire comme quelque chose de terrestre, et la puissance comme la conquête de nouvelles terres. Or, un empire thalassocratique signifie l’abandon presque total d’une politique de conquête terrestre pour se projeter sur les espaces fluides. Bien souvent néanmoins, une thalassocratie aura tendance à céder aux instincts primitifs de l’homme pour revenir à des politiques de conquêtes territoriales : elles n’en survivent généralement pas3.

I – La naissance de deux thalassocraties

Précisons que tout empire prend forme grâce au concours de plusieurs conditions nécessaires à son existence. Aussi importante que puisse être la contribution des hommes, l’Histoire est d’abord guidée par des déterminismes et le hasard, qui nous sont tout deux supérieurs et inaccessibles.

C’est pourquoi dans cette première partie, nous essayerons d’identifier qu’elles ont été ces conditions qui menèrent les États américain et athénien à devenir des empires dominant les mers.
Mais avant cela, nous devons réaliser quelques rappels historiques sur les deux cadres historiques étudiés.

A – Le monde hellénique

Avant de débuter cette étude, il convient de rappeler ce qu’était le monde des Grecs du Ve siècle av. J.-C. et dans lequel évolua la Nation athénienne.

1 – Les deux mers

Les Cités-États grecques de l’époque classique, à la suite des multiples colonisations de la période archaïque, étaient insérées dans un monde hellénique qui s’étendait de la Grande-Grèce et la Sicile à l’ouest à la côte ionienne de Rhodes à Byzance à l’est. Ce monde hellénique était lui-même compris dans un ensemble plus vaste, le « monde méditerranéen », et encerclé par des peuples rivaux : Étrusques, Carthaginois, Perses et Égyptiens. Cet ensemble formait, pour les Grecs comme Hérodote, l’ensemble du monde connu.

Le monde méditerranéen de l’antiquité

Le cœur du monde hellénique, la Grèce balkanique, était bordé par deux mers d’une grande importance stratégique et économique pour les peuples grecs : la mer Égée et la mer Ionienne. Du fait de la géographie montagneuse des Balkans et de la présence plus au nord de peuples largement « non civilisés », l’essentiel des échanges économiques ne pouvait que se faire sur ces deux espaces maritimes : leur contrôle était donc vital pour les Hellènes.
Ainsi, en prenant le contrôle de la mer Égée, l’Empire perse pouvait couper toute liaison entre les cités de la Grèce balkanique, celles de la côte anatolienne, et les îles égéennes. En clair, couper en trois le monde grec et l’affaiblir terriblement.

2 – Histoire de la mer Égée

Dès 3000 av. J.-C., la civilisation minoenne crétoise avait instauré une Pax Minoica sur toute la mer Égée après que le roi Minos, comme le conte les légendes, défit entièrement la piraterie4.
De ce fait, et bien avant Athènes, une thalassocratie avait vu le jour en mer Égée, ce qui peut s’expliquer par l’abondance des îles qui s’y trouvent. L’empire ayant pour capital Cnossos était idéalement placé entre les grands empires d’Orient et le reste de la Méditerranée pour devenir une puissance commerciale. A son apogée, il envoyer ses marchands vers le Nil, la Phénicie, la Grèce, l’Italie et plus loin encore.
C’est lui qui introduit en Grèce des innovations majeures venues de l’Orient tel l’écriture.

L’expansion de la civilisation minoenne

L’importante du contrôle de la mer Égée fut ensuite au cœur de la guerre de Troie, opposant les peuples Achéens qui avaient conquis les terres de l’ancienne civilisation minoenne, et les Troyens. Il est malaisé de savoir jusqu’à quel point le monde Achéen se rendit maître de cette mer, mais l’immense expédition navale narrée dans l’Iliade nous permet d’émettre des suppositions.
Cette civilisation dite Mycénienne s’était initialement développée dans le Péloponnèse, l’Attique et la Béotie vers le XIVe siècle av. J.-C. Ils se projetèrent ensuite sur les mers, conquérant la Crète et de nombreuses autres îles dans le sud de l’Égée – Rhodes, les Cyclades, et une partie du littoral de l’Asie Mineure. De même, les Achéens prirent possession des îles de la mer Ionienne puisque des échanges commerciaux importants existaient avec le monde italique. Ainsi, le héros de l’Odyssée Ulysse régnait sur l’île d’Ithaque ainsi que celles adjacentes comme Céphalonie : des îles d’une importance stratégique considérable au cours de toute l’histoire de la Méditerranée, comme passage obligé pour le commerce maritime entre la Grèce et l’Italie.

Si nous examinons l’épisode homérique de la Guerre de Troie et les découvertes archéologiques afférentes, nous pouvons suggérer que les États Achéens – aussi nommés Hellènes -, centrés sur des palais tels que Mycènes, Pylos ou Thèbes5, s’étaient coalisés lors de cette guerre sous le commandement d’Agamemnon – qui n’était non pas le Roi des Hellènes, mais simplement un chef de guerre dirigeant une confédération militaire. Toutefois, loin des raisons mythiques du déclenchement de cette guerre, il est probable que ces Hellènes s’engagèrent dans de grandes expéditions de rapts et de pillages sur la côte anatolienne – tels les Vikings au moyen-âge – afin de récupérer des richesses et des esclaves. De l’autre côté de l’Égée, la riche ville de Troie, qui prospérait aux marges de l’empire hittite, s’enrichissait grâce à ses terres arables et aux droits de douane qu’elle pouvait percevoir sur tous les bateaux commerçant entre la Méditerranée et le Pont-Euxin. Elle devait donc être une cible de choix pour les guerriers hellènes6.

Les raids des peuples mycéniens

Par la suite, cette civilisation mycénienne des Achéens s’écroula elle aussi au moment des invasions dites doriennes, qui amorceront la Grèce archaïque puis classique que nous connaissons. Une Grèce qui sera alors peuplée à la fois par des Pélasges (descendant des minoens), des Achéens et des Doriens, et qui trouvera son unité culturelle dans le culte d’Apollon et surtout l’Oracle de Delphes, une institution religieuse et politique qui présidait à un droit international hellénique archaïque. La pythie de Delphes régissait les entreprises coloniales grecques et arbitrait les contentieux entre des États grecs ayant acquis une nouvelle forme institutionnelle : la Cité-État. C’est ici qu’entre en scène Athènes.

B – Le monde global des Américains

1 – L’Amérique et l’Atlantique

L’importance stratégique de la mer Égée pour les Grecs et Athènes peut être comparée à ce que l’Atlantique fut historiquement pour l’État américain. En effet, comme Athènes et la Grèce balkanique, les États-Unis furent au départ des colonies isolées sur la côte Est de l’Amérique du Nord.
Ils n’avaient alors presque aucune opportunité commerciale par les voies terrestres, le vaste continent qui s’étendait à l’Ouest étant non civilisé – hormis pour ce qui était du commerce des peaux avec les indigènes. Même le commerce entre les treize colonies se faisait principalement par les voies maritimes et ce jusqu’au développement des chemins de fers.
De fait, encore aujourd’hui, l’Amérique ne peut commerce par les voies terrestres qu’avec deux Nations : le Canada et le Mexique.

Depuis ses débuts, l’Amérique devait donc traverser l’Océan atlantique pour entrer en relations avec l’Europe ; et toutes ses premières grandes cités se développèrent sur la côté (New-York, Philadelphie, Boston, Baltimore ou Charleston).

Pendant cette longue période, le cadre spatial dans lequel évoluait cet État était donc limité à l’espace Atlantique et au continent américain. Le monde ne lui était pas encore ouvert.

2 – L’Amérique et le Monde

La prise de possession de la côte Ouest ouvrit à l’Amérique les portes de l’Asie, et donc du reste du monde. Toutefois, cela ne changea pas fondamentalement sa situation puisque, comme à l’Est, les Américains devaient traverser un immense Océan pour atteindre l’Eurasie.

De fait, les Américains se trouvaient dans une situation analogue aux Grecs du continent, puisque les deux espaces maritimes étaient les seuls voies d’accès au reste du monde.
Ainsi pesait sur ces deux peuples la menace constante de se voir interdire l’accès à ces espaces, ce qui aurait constitué une perte presque totale d’indépendance ; en plus d’une obligation à se couper du reste du monde.
Dans les faits, de telles menaces existèrent, qu’elles soient perse, carthaginoise, anglaise, allemande ou japonaise. A chaque fois, elles obligèrent Américains et Grecs à lutter pour leur indépendance.

La naissance d'Athènes - Résumé

B – La naissance d’Athènes

1 – La création de l’État athénien

Au cours de la période archaïque, vers le VIIIe siècle avant notre ère, la cité fut fondée par le processus du synœcisme, c’est-à-dire la réunion de plusieurs tribus en une seule entité politique. En effet, jusque là, l’Attique était peuplée par au moins 4 tribus nobiliaires qui deviendront par la suite les eupatrides, chacune gouvernant son territoire selon le système tribal de l’oikos.
Unifiées par le roi Thésée, les membres de ces familles aristocratiques – gentes en latin – exerçaient en dessous du monarque l’ensemble des fonctions politiques, juridiques et religieuses de l’État. Tous ces nobles siégeaient au sein de l’Aréopage, une assemblée aristocratique qui peut être comparée au Sénat romain.

L’État athénien n’était alors qu’en formation et chaque famille aristocratique conservait une importante souveraineté sur son territoire ancestral. Le Roi, s’il disposait certainement de l’auctoritas, n’avait pas d’imperium. Il n’avait pas la suprématie politique des monarques mycéniens de jadis. S’il était issu des familles aristocratiques, il devait s’effacer devant les nobles qui, prenant conscience d’une unité de classe, ne voulaient pas laisser au Roi la possibilité de s’appuyer sur la masse des hommes libres, les futurs citoyens, pour devenir trop puissant.
Ainsi, la fonction royale et héréditaire s’éteignit rapidement à Athènes, aux environs de 1000 av. J.-C., pour ne devenir qu’un Archonte-Roi, disposant de pouvoirs réduits. Puis au VIIe siècle av. J.-C., cette magistrature fut même remplacée par un collège de 9 archontes élus, se partageant les anciens pouvoirs royaux tels le commandement des armées ou la Haute-Justice7.
À Sparte, où de telles évolutions sociales et institutionnelles apparurent aussi très tôt, la fonction royale fut certainement conservée du fait que le synœcisme des tribus de Laconie n’avait pas porté un seul roi au pouvoir mais étrangement deux, issus des deux principales familles nobiliaires. Il était ainsi plus facile pour les aristocrates de contenir le pouvoir royal.

Le nouveau système politique athénien se caractérisait donc par une multiplication des magistratures électives et une réduction de la durée de leurs mandats. Grâce à ce roulement permanent des charges, tous les aristocrates avaient l’occasion de participer au système politique, réduisant ainsi les tensions entre anciens clans et forgeant une identité de classe entre les eupatrides. Athènes était devenue une aristocratie.

2 – La création d’une cité-État.

L’acropole d’Athènes, où se dresse encore aujourd’hui le Parthénon, n’était en ces temps archaïques qu’un lieu religieux où s’y déroulaient les activités politiques. L’urbanisation se développa par la suite très rapidement grâce à l’accroissement démographique global de l’Attique – maintenant pacifié, quoique toujours en proie à certains conflits entre clans. Les nouveaux surplus de nourriture permirent à une plus grande part de la population de venir vivre en ville et se spécialiser dans des activités artisanales et marchandes.
À l’aube de la période classique, l’État d’Athènes n’était donc plus seulement la réunion des anciennes tribus rurales de l’Attique, mais aussi une cité populeuse à l’économie florissante, c’est-à-dire une Cité-État.

Il est certain que la poussée démographique et l’urbanisation d’Athènes amenèrent de nouveaux troubles sociopolitiques. Une partie de la classe populaire – c’est-à-dire les hommes libres – voyait ses richesses s’accroître que ce soit par leurs activités agricoles, mercantiles ou artisanales tandis que la réforme militaire hoplitique les avaient incorporés dans l’armée. Ils pouvaient donc prétendre à l’obtention de plus de droits politiques.
Fleurirent alors les « tyrans » qui, contre les intérêts de l’aristocratie, s’installèrent au pouvoir à Athènes et ailleurs en Grèce grâce au soutien populaire. Ils représentaient tout ce que les eupatrides s’étaient efforcés de combattre, ce pour quoi ils avaient anéanti les anciens rois.
Les tyrans athéniens, loin de l’image négative que la tradition aristocratique grecque nous a transmise d’eux, ont fait beaucoup pour l’évolution de la vie politique. Ils s’attachèrent à briser de plusieurs façons les prérogatives centenaires que détenaient les eupatrides pour transférer l’entièreté de la souveraineté à l’État et à ses citoyens.

Par exemple, Dracon institua un droit pénal unique pour tous les citoyens athéniens et Solon réforma le Code civil en abolissant l’esclavage pour dettes, une pratique qui donnait aux créanciers – toujours nobles – des droits exorbitants sur les citoyens les plus pauvres. Ce dernier institua aussi un tribunal populaire, l’Héliée, afin de réduire les pouvoirs de l’Aréopage. Surtout, il réorganisa les classes sociales – qui étaient surtout militaires – par un système censitaire et non plus héréditaire.

Puis les tyrans Pisistrate et Clisthène abolirent définitivement les dernières grandes prérogatives nobiliaires par le redécoupage administratif de l’Attique en dèmes et tribus qui n’avaient plus aucun rapport avec les anciennes tribus. Les eupatrides n’avaient alors presque plus aucun pouvoir sur leurs anciens territoires et furent obligés de se fondre dans l’État athénien et sa respublica. L’isonomie était définitivement instituée8.

Enfin, à la suite des guerres médiques, l’assemblée populaire de l’Ecclèsia devint l’organe central et omnipotent de la vie politique athénienne, s’arrogeant par exemple l’ensemble des pouvoirs législatifs. Aussi, quand Thémistocle fera de l’archontat, déjà ouvert aux plébéiens les plus riches par Solon, une magistrature ouverte à tous les citoyens, la longue évolution politique athénienne arriva au terme d’une longue évolution qui l’avait amené à la démocratie radicale.

Toutefois, est cela est très important, jamais les tyrans ne poussèrent leurs réformes jusqu’à ordonner une redistribution des terres – les réformes agraires de l’histoire romaine. La politique athénienne pratiqua en permanence l’oubli des conflits sociaux passés et une certaine retenue dans la radicalité des réformes. Pour garder la cohésion sociale et éviter une situation de stásis, les aristocrates acceptaient toujours, in fine, les réformes populaires et démocratiques tant qu’elles ne touchaient pas à leur droit de propriété. Car, au fond, ils n’étaient pas totalement perdants des évolutions politiques ; et l’essentiel des hommes politiques de l’histoire athénienne sera jusqu’à la fin issue des principales familles nobiliaires. Par les enseignements des sophistes, les nobles seront conserver une ascendance intellectuelle sur le reste des citoyens afin de continuer à diriger la vie politique.

A – Les cinq conditions préalables au développement d’un empire maritime.

L’étude de l’Histoire des différentes thalassocraties qui ont pu exister et plus généralement des empires, nous a ainsi permit de dégager cinq grandes conditions cumulatives nécessaires à l’établissement d’un empire. Sans elles, et même si elles le voulaient, les élites d’un État ne pourrait atteindre la domination des mers au sein de leur propre monde.

Les cinq conditions sont :

  1. La possession de ressources matérielles (démographique et/ou économique) plus importantes que les autres États, et donc d’une puissance matérielle supérieure à la norme.
    Comme l’a d’ailleurs écrit le géopoliticien J. Mearsheimer, la richesse terrienne est à la base de toute puissance étatique, même pour une nation insulaire et thalassocratique9.
  2. Le contrôle d’accès aisés à la mer grâce à des ports naturels.
  3. Le territoire métropolitain de l’État doit être dans une situation de quasi invulnérabilité, lui permettant de ne consacrer qu’une faible partie de ses ressources à sa défense. L’archétype étant l’État insulaire, sans frontières terrestres avec des puissances rivales. La sécurité du territoire métropolitain implique bien entendu l’absence de menaces à l’intérieur même de l’État.
  4. L’ascendance politique et psychologique de la cité sur la campagne. Les classes urbaines doivent en effet dominer la vie politique pour imprimer la révolution militaire qu’implique une projection maritime.
  5. Enfin, l’État doit être devenu dépendant des espaces maritimes pour assurer sa sécurité, la prospérité de son économie et de son commerce. Cette dépendance le contraindra à contrôler les mers et à adopter une politique ultramarine.

Ces cinq caractéristiques se retrouvent toujours dans l’Histoire des États ayant acquis une politique thalassocratique.
Ainsi Venise, isolée au milieu de sa lagune, était invulnérable aux attaques du continent tout comme à celles de la mer. La Hollande, par son système de barrages et de canaux, pouvait inonder son territoire pour interdire aux Français d’atteindre Amsterdam. L’Angleterre, une fois les Gallois, Écossais et Irlandais maîtrisés, n’avait qu’à protéger la Manche par sa stratégie du « wooden walls » pour être invincible.
Toutes ces nations bénéficiaient en outre de bons ports naturels et d’accès aisés à la mer. Toutes bénéficiaient d’une richesse nationale très importante pour leurs époques respectives, et particulièrement une forte activité économique urbaine. Toutes avaient ainsi vécu la montée en puissance des intérêts des classes urbaines dans la vie politique, condition nécessaire pour provoquer une rupture des mentalités traditionnellement agraires de l’homo sapiens. Le corollaire logique étant que ces nations avaient eu comme obligation impérieuse de contrôler les espaces maritimes limitrophes pour assurer la sécurité du territoire et des échanges économiques.

Ces cinq conditions furent aussi présentes dans la période historique pré-impériale de l’Histoire américaine comme athénienne.

1 – La supériorité de la richesse métropolitaine

i. Les richesses de l’Attique

Si le territoire de l’Attique n’était pas le plus fertile de la Grèce, il était l’une des plus vastes plaines dominées par un seul État. Seul Sparte pouvait se targuer de dominer un territoire plus important qu’Athènes, ce qui explique la prédominance de ces deux cités dans l’histoire grecque. À l’inverse, la cité-État normale du monde possédait un maigre territoire enclavé dans une vallée.
La géographie générale de la Grèce balkanique, très montagneuse, rendait l’existence d’un grand État impossible du fait des difficultés de communication terrestres. Encore aujourd’hui, l’État grec, qui est recouvert à près de 80% de montagnes10 et qui comporte des centaines d’îles, dispose de très mauvaises infrastructures mais d’une industrie navale exceptionnelle.

Les grands États de Sparte et Athènes dans la Grèce archaïque.

Athènes disposait donc de ressources agricoles et démographiques considérables en comparaison de la très grande majorité des chétives cités-États grecques.
Les mines d’argent du Laurion lui fournissaient en outre des richesses métallifères importantes qui seront cruciales dans la création d’une flotte de plusieurs centaines de galères.
C’est le même constant que fit Xénophon11 dans Les Revenus, quand il compara les richesses de l’Attique à la « pauvreté » de la Grèce balkanique. Pour le disciple de Socrate, Athènes devait rationaliser l’usage des richesses de son territoire pour redevenir une puissance impériale – il écrivait après la défaite de la Guerre du Péloponnèse.

Carte de l’Attique

ii. Les richesses de l’Amérique

Les États-Unis se fondèrent sur la conquête d’un immense territoire, entièrement unifié politiquement par un système fédéral, une langue unique et une culture relativement homogène12.
Dans sa forme définitive, le territoire américain possédait des ressources en matières premières – énergétiques ou métallifères – et agricoles gigantesques en comparaison de toutes les autres nations. Bancroft, dans son Histoire des États-Unis depuis la découverte du continent américain pouvait ainsi écrire, au XIXe siècle, que « Notre richesse et notre population […] nous placent déjà au premier rang des nations. »
Dans les faits, l’Amérique atteint un essor économique au cours du XIXe siècle tout à fait inégalé : alors qu’en 1860, elle n’est « que » la quatrième puissance manufacturière du monde, elle atteint la première place dès 1890. En 1900, les États-Unis sont le premier producteur mondial de charbon et d’acier, produisent 30% des produits industriels du monde13. En outre, l’immensité du territoire permit à cet État d’accroître sa démographie de manière fulgurante que ce soit par la natalité et l’immigration14.
L’Amérique était donc déjà bien la première puissance du monde avant même de devenir un véritable empire.

En comparaison des puissances impériales du XIXe siècle – l’Angleterre, la France ou l’Allemagne – le territoire métropolitain américain était infiniment supérieur à ces « petites » nations européennes, qui n’étaient alors grandes que par leurs empires coloniaux. Les élites américains pouvaient d’ailleurs déclarer dès le XIXe siècle que personne ne croirait plus dans le futur que la France avait pu être, fut un temps, la première puissance mondiale.
C’est d’ailleurs pourquoi de fait, la décolonisation, encouragée par les Américains, enleva aux nations de l’Europe de l’ouest la capacité de disposer de ressources égales à celles américaines. La décolonisation fut donc l’abandon par les puissances européennes de toute volonté de pouvoir faire jeu égal avec l’Amérique. Cette dernière fit naturellement imploser les empires coloniaux européens, puis l’Union soviétique, pour mieux régner.

Expansion américaine en Amérique du nord

2 – Un accès à la mer

i. Athènes et le Pirée

Athènes devint une puissance maritime non négligeable dans le monde grec dès le règne de Pisistrate – c’est-à-dire avant même les guerres Médiques. Dès cette période, l’urbanisation croissante de la ville avait développé son commerce, poussant les autorités à maintenir une flotte militaire pour protéger le commerce national.
Si Sparte comme Athènes n’étaient pas des cités côtières, cette dernière en était assez proche pour pouvoir posséder un port : Phalère. Mais surtout, Athènes disposait au Pirée, de trois ports  naturels faisant encore aujourd’hui de ce port l’un des premiers de la Méditerranée.

À une plus large échelle, Athènes occupait dans le « monde hellénique » que nous avons décrit une position centrale15 lui permettant de bénéficier largement de l’ensemble du commerce maritime de l’est de la Méditerranée16.

ii. Les littoraux américains

Les États-Unis, à l’époque des treize colonies, étaient entièrement tournés vers l’Océan Atlantique, la majeure partie de l’économie de ces États étant destinée à l’exportation. Tout le long du littoral, les colonies anglaises disposaient d’excellent ports naturels – parmi les meilleurs au monde. La ville de New York s’était par exemple rapidement développée sur l’île de Manhattan par le bénéfice d’un grand port naturel et de l’estuaire du fleuve Hudson, tout comme Philadelphie sur l’estuaire du Delaware. D’autres villes portuaires de la Nouvelle-Angleterre comme Boston, Providence ou Portland, ainsi que plus au sud Baltimore, Washington ou Charleston possédaient elles-aussi de conditions naturelles favorables au développement commercial et maritime.
On peut ainsi lire dans une chronique de Charles de Rochefort, au XVIIe siècle, que : « le vaste continent de l’Amérique […] peut se glorifier qu’il pourrait se passer des autres pays et pour entretenir le commerce, il les surpasse tous, par le nombre, et la sûreté et la capacité de ses beaux havres…»

Les Treize Colonies, portées sur l’Atlantique

Puis, avec l’acquisition de la Californie et de l’Oregon, les États-Unis prirent possession des non moins excellents ports naturels de San Francisco, Seattle ou San Diego sur le Pacifique. Enfin, l’expansion américaine en Alaska et à Hawaï offrira les ports d’Anchorage et Pearl Harbor, lui permettant de pouvoir se projeter à travers l’immense océan Pacifique jusqu’en Asie.

Nul autre pays du monde ne peut aujourd’hui se targuer de bénéficier de tant d’atouts maritimes.
Mais le revers de cette médaille fut que dès l’origine, les États-Unis furent complètement dépendant des espaces maritimes. En effet, les voies commerciales terrestres étant très limitées, l’essentiel des exportations et des importations doivent se faire sur les océans ;
comme la Grèce balkanique le fut des mers Égée et Ionienne.

Expansion américaine au cours du XIXe siècle

3 – L’invulnérabilité du territoire métropolitain.

i. L’insularisation d’Athènes

L’État athénien avait une grande faiblesse, et tout particulièrement pour une puissance voulant se déployer sur les mers : le manque de défenses naturelles protégeant son territoire métropolitain.
Il était en effet relativement aisé d’envahir l’Attique par les terres, comme le feront à deux reprises les armées de l’Empire perse, puis les armées spartiates au cours de la Guerre du Péloponnèse.
C’est pourquoi Thémistocle, au cours de la Seconde Guerre médique, convainquit les Athéniens de construire les  Longs Murs qui permettraient, en reliant la cité d’Athènes à son port du Pirée, d’ « insulariser » l’ensemble de la cité.

Carte des Longs Murs de Thémistocle

Il faut se rappeler que Thémistocle avait été l’instigateur de la grande évolution politique et psychologique qui avait permis aux Athéniens de vaincre la Perse lors de la Seconde Guerre médique. En investissant toutes les ressources de l’État dans la construction d’une gigantesque flotte – à une époque où Athènes n’était qu’une moyenne puissance navale – les Athéniens renoncèrent à leurs terres, celles de leurs ancêtres et de leurs dieux pour se réfugier sur les galères. En cela, Thémistocle les fit renoncer à la mentalité terrienne de la tradition grecque.

S’il eu beaucoup de mal à convaincre les Athéniens, sa décision fut pourtant rétrospectivement la bonne : Athènes fut capturée et rasée par les Perses, l’Attique fut pillée, mais les Perses furent ensuite vaincus sur les mers puis sur la terre. C’est pourquoi, même après le reflux de Xerxès hors d’Europe, Thémistocle persuada les siens de continuer dans la voie maritime. Selon lui, il fallait  pallier l’immense faiblesse d’Athènes – qui s’était fait ressentir si puissamment lors les guerres médiques – et transformer définitivement Athènes en une cité maritime, en une île au cœur de l’Attique.

Pour cela, et la cité étant en ruines, il proposa tout d’abord de « descendre vers la mer » en transférant la cité d’Athènes sur le site du Pirée, le nouveau port qu’il souhait donner à son peuple. Mais les Athéniens ne purent se résoudre à un tel changement : l’acropole était le centre religieux d’Athènes et l’abandonner aurait été impie. Cela équivalait à renoncer aux dieux protecteurs de la cité, aux terres consacrées et aux tombeaux des ancêtres. Tout comme les Romains, sous l’impulsion de Camille, s’opposèrent au transfert de leur cité à Véies après le sac de Rome par les Gaulois, les Athéniens refusèrent une telle proposition.
Athènes fut donc reconstruite sur ses ruines, autour de l’Acropole, mais la ville du Pirée devint une seconde partie de la cité grâce à l’érection des Longs Murs entre les deux cités afin de n’en faire plus qu’une. Puisque le conservatisme moral élitaire, perché sur son acropole, n’avait pas voulu se déplacer vers le littoral, Thémistocle l’avait fait venir à lui.

Les conséquences futures d’une telle décision pour la vie politique d’Athènes allaient être considérables : Il faut voir qu’à cette époque, de solides murailles rendaient une cité pratiquement invulnérable à un siège – si ce n’est en l’affamant. Thémistocle avait donc fait d’Athènes une cité imprenable disposant constamment d’un accès à la mer par le Pirée. Athènes n’avait qu’à se doter d’une flotte et empêcher tout blocus naval pour être imprenable et constamment ouverte sur le monde extérieur.

Les autres cités grecques ne s’y trompèrent pas : Sparte, pressé par les protestations de nombreuses cités grecques, essaya en vain d’empêcher la réalisation des Longs Murs. Mais Lacédémone tarda à réagir tandis qu’à Athènes, l’ensemble du peuple s’activait à cette construction, avant même de s’occuper de relever les temples pillés et détruits par les Perses17.
Bien que ruinée par la guerre contre la Perse, Athènes avait par la réunion d’Athènes et du Pirée gagné son autonomie politique : ce que nous appellerions aujourd’hui sa souveraineté. Isolée de son propre territoire par ses murailles et maître de la première flotte du monde grec, elle pouvait tout droit se lancer vers l’impérialisme maritime.

ii. Les États-Unis : une presqu’île

La relative invulnérabilité du territoire américain avait pu être acquise après une longue histoire conflictuelle, et plus particulièrement une fois les trois menaces pesantes sur les États-Unis annihilés :
celle anglo-canadienne par la Guerre d’indépendance, puis les victoires successives au Canada, la prise de l’Oregon puis un écart démographique rendant l’équilibre des forces disproportionné.
celle amérindienne par le génocide et la déportation des tribus nord-américaines.
celle mexicaine à la suite des guerres qui virent l’annexion de la Californie et d’autres États du sud comme le Texas, rendant là aussi l’équilibre des forces trop inégal.

Une fois ces conquêtes achevées, les États-Unis n’avaient plus de raisons de pousser plus loin l’expansion du territoire métropolitain, leur désir de sécurité étant déjà accompli. Les élites américaines renoncèrent même à annexer le Canada et le Mexique – ce qu’ils auraient pu faire -, considérant que l’écart militaire était tel qu’ils n’avaient plus rien à craindre de ces deux voisin.
En contrôlant ces deux frontières, les États-Unis étaient donc devenus une Nation quasi insulaire au cœur de l’Amérique du Nord.

Il faut enfin ajouter que tout comme Athènes dut attendre la complétude de son système démocratique pour jouir d’une relative paix sociale, les États-Unis durent régler leurs propres problèmes internes – par la guerre de Sécession et le développement de l’État fédéral – pour disposer d’une stabilité sociale nécessaire à des interventions extérieures.

4 – La victoire des villes sur la campagne

Il n’est pas impossible d’analyser sociologiquement la constitution d’un empire thalassocratique : que ce soit dans le cas d’Athènes, des États-Unis, de la République de Venise ou de l’Angleterre du XVIIe siècle, nous assistons dans tous ces exemples à la montée au pouvoir de la bourgeoisie, un esprit qui s’oppose fondamentalement à celui aristocratique et agraire. Dans le premier cas, c’est le pouvoir mobilier et le risque de l’entreprise, dans le second, le pouvoir immobilier et la thésaurisation. En bref, la victoire du capital sur la rente.

i. Le développement urbain d’Athènes

Sociologiquement, nous pouvons considérer que le dessein politique de Thémistocle était véritablement révolutionnaire. Il voulait assujettir les Athéniens, alors jusque là des hoplites fiers de leurs piques et de leurs boucliers, « au banc et à la rame »18. Une telle inversion des valeurs ne pouvait que venir d’un étranger, roturier de surcroit et de ce fait adversaire acharné de l’idéal aristocratique grec.
Si Thémistocle eut nombreux soutiens, c’est aussi parce que l’Athènes de son époque n’était plus simplement un conglomérat de propriétaires terriens. On voyait déjà au cœur de l’État athénien la montée en puissance de l’esprit des classes industrieuse, cette petite bourgeoisie qui peuplera plus tard Le Pirée et qui fera la pluie et le beau temps dans la politique de la cité. D’ailleurs, c’est Thémistocle qui de manière définitive subjugua les institutions de traditions aristocratiques à l’organe populaire et urbain par excellence : l’Ecclèsia.

Il est vrai que le peuple paysan de l’Attique était lui aussi pour la démocratie, mais dans les faits, il n’avait que peu d’occasions de se rendre en ville pour participer aux débats. C’était donc avant tout la plèbe urbaine qui faisait fonctionner la démocratie athénienne, la flotte athénienne et qui vivra ensuite largement au crochet de l’État.
Après les Guerres médiques, il est évident que les décisions politiques d’Athènes furent largement prises pour favoriser les intérêts économiques des classes urbaines. Bien plus franchement, les décisions stratégiques prises au cours de la Guerre du Péloponnèse sacrifièrent entièrement les intérêts des habitants de l’Attique.
En fin de compte, l’insularisation d’Athènes revenait à abandonner le reste du territoire.

ii. Le développement urbain de l’Amérique

Originellement, les États-Unis furent une nation largement agricole et paysanne, régie par des mentalités terriennes19.
Ainsi, en 1760, seulement 5% de la population américaine était urbaine et toutes les guerres étaient menées pour sécuriser et étendre le territoire de la Nation. C’était l’Amérique de Jefferson.
Toutefois, et dès cette période, « les villes coloniales comme New-York ou Boston étaient les capitales régionales étatiques, détenant le pouvoir économique, politique, judiciaire et religieux. »20.

Il fallut attendre la Guerre de Sécession pour qu’un basculement s’opère. Jusqu’alors, la clause des trois cinquième de la Constitution américaine permettait aux États esclavagistes de disposer d’un poids électoral très important. Ils contrôlèrent ainsi le Congrès jusqu’à la défaite des Confédérés de 1865. De fait, la lutte politique entre Fédéralistes – centralisateurs et urbains – et les Républicains-démocrates – véritablement fédéralistes et ruraux – ne sera abolie que très tardivement dans l’Histoire américaine ; une division qui se retrouvera avec les interventionnistes et les isolationnistes21. Lors de la Guerre de Sécession, la question de l’esclavage n’était en fin de compte qu’une opposition entre deux Amériques largement différentes sur le plan socio-économique : celle du Sud, agricole et celle du Nord, industrielle.

Ce n’est qu’après ce conflit que la politique américaine se tourna vers une projection en Asie à travers le Pacifique. C’était avant tout pour s’insérer dans la course aux profits économiques qu’y réalisaient les puissances marchandes européennes. Mais pour cela, il fallait bien que dans l’imaginaire collectif américain « Rockefeller [ait] succédé à Jefferson »22. Ainsi, les intérêts des citoyens urbains des métropoles américaines primèrent dorénavant sur les intérêts des populations rurales et agricoles qui n’avaient pas grand-chose à gagner à l’obtention de contrats économiques en Chine ou au Japon.

Toutefois, encore au début du XXe siècle, les mentalités américaines étaient largement isolationnistes. Pour Athènes comme pour les États-Unis, la réussite d’une partie de l’élite à convaincre l’opinion publique de rediriger les forces économiques du pays de la terre et l’isolationnisme vers la mer et une politique ultramarine changea radicalement et définitivement le destin de leurs nations.

5 – Une dépendance envers les espaces maritimes obligeant à se projeter sur les mers

L’Empire, dans ses premiers jours, ne prend pas conscience de sa propre nature. La phase première d’une expansion impériale est donc souvent motivée par des raisons matérielles, par un besoin de sécurité et non pas encore par un désir d’hégémonie globale.
Ainsi, pour certains géopoliticiens partisans de la doctrine réaliste, l’impérialisme n’est que la conséquence d’une tendance naturelle de chaque État à rechercher par-dessus tout sa sécurité, et pour ce faire à acquérir un statut d’hégémon[note]Lire par exemple : « The Tragedy of Great Powers politics », John Mearsheimer, 2001.[/note]. Or, la sécurité passe d’abord par la neutralisation des menaces les plus proches – première phase de l’impérialisme – puis par une projection à l’étranger afin de contrôler des menaces plus lointaines ou des lieux stratégiques pour la conservation de sa puissance et son autonomie.
Ainsi, les empires américain et athénien ne sont pas nés dans les esprits de quelques élites de ces pays. Au contraire, ce sont un ensemble de décisions passées, parfois lointaines, qui les ont contraints à devenir les gendarmes des mers et à adopter une politique maritime et thalassocratique. Les Américains comme les Athéniens furent donc avant tout tributaires de leurs histoires respectives.

i – L’expansion maritime athénienne

Pour rappel, la situation athénienne à la sortie des guerres médiques était aussi exceptionnelle que problématique. Le monde grec en général avait connu un essor démographique important – ce qui avait conduit dans les siècles passés à la colonisation du pourtour méditerranéen – ainsi que d’un essor urbain. De fait, dès cette période, la Grèce avait atteint un seuil démographique maximal qu’elle ne pouvait plus dépasser par ses propres ressources agricoles.
Il faut se rendre compte que les économies des cités grecques, même à l’âge classique, étaient relativement précaires et le surplus de nourriture produit relativement bas, du fait de sols généralement peu riches et de techniques agricoles encore « rudimentaires ». Ainsi, la densité de population de l’Attique ou du territoire de Corinthe était très élevée pour l’époque et seule la Thessalie produisait encore en Grèce des excédants de nourriture à exporter. C’est pourquoi Athènes comme Corinthe furent contraintes plus que les autres à devoir s’approvisionner à l’extérieur pour nourrir une population urbaine toujours plus importante.

Par exemple, la cité urbaine d’Athènes-Pirée avait atteint plus de 100 000 individus et Corinthe près de 70 000. Autant de citadins qui ne produisaient pas de denrées alimentaires, mais qui en consommaient. Le ravitaillement en nourriture de la cité d’Athènes était donc une contrainte permanente pour les dirigeants politiques. Ce le sera d’autant plus quand l’Attique, au cours de la guerre contre Sparte, sera ravagée et désertée par ses habitants.
Ces raisons avaient donc poussés Athènes comme Corinthe à se tourner vers le commerce maritime pour importer des grains depuis la Sicile, l’Égypte ou le Pont-Euxin. Cela requérait le développement d’un artisanat et des productions agricoles destinées à l’exportation – céramique, huile d’olive – remplaçant donc autant les terres utilisées pour la production de nourriture pour les habitants.
Le développement commercial du Pirée et de l’artisanat athénien avait en outre fait naître un fort désir au sein des nouvelles classes bourgeoises de se créer des débouchés commerciaux à l’étranger. Il fallait donc pour cela sécuriser le commerce maritime et favoriser l’activité commerciale sur les mers.

De plus, Athènes disposait à la sortie des guerres médiques d’une flotte de près de 200 galères qu’elle devait entretenir. Cela avait un coût exorbitant, sans compter les énormes quantités de bois qu’il fallait importer depuis la Thrace. C’est pourquoi dès le refoulement de l’armée perse hors d’Europe, les intérêts économiques athéniens se concentrèrent tout particulièrement en Thrace, riche en bois et en minerais précieux, sous l’impulsion de la politique de Thémistocle.
Il fallait sécuriser cette région et en prendre le contrôle économique. Intérêts privés et publics se joignaient à cette même entreprise : quand l’État athénien sécurisait la Thrace grâce à sa flotte et avec la fondation de colonies, les personnes privées achetaient des concessions dans les mines de ce même pays.

Ce sont ce genre de considérations matérielles qui poussèrent donc Athènes à une expansion maritime, tout particulièrement dans des régions stratégiquement importantes, comme la Thrace déjà citée ou encore les Dardanelles, contrôlant l’accès au Pont-Euxin et à ses grains. Corinthe, qui se projetait plutôt vers l’ouest en mer ionienne fit de même en contrôlant les voies maritimes vers la Sicile.

À ce propos, il est intéressant d’observer que les clérouquies athéniennes – des colonies de citoyens athéniens – furent créées à Imbros, Lemnos ou Skyros, c’est-à-dire très exactement sur la voie maritime donnant accès à la Thrace et à la mer Noire. Il est donc évident que les élites athéniennes avaient considéré que cet axe géographique devait être contrôlé par tous les moyens pour assurer l’hégémonie athénienne.

Ligue de Délos et clérouquies

Toutefois, si Thémistocle fut l’architecte de la politique ultramarine athénienne, il ne fut pas le créateur de l’empire athénien. Pour ce dernier, l’expansion athénienne était nécessaire pour accroitre la puissance de la cité, ayant à terme le dessein de ne plus pouvoir être menacé par l’empire Perse.
Il faudra attendre le règne de Périclès pour qu’une véritable politique hégémonique globale et universelle se dessine.

ii – La première phase du développement maritime américain : 1870-1914

Il nous faut rappeler que la naissance de l’impérialisme maritime américain a connu deux phases successives de développement, la première après 1870, puis la seconde à partir de 1940.

En effet, l’expansion des États-Unis en Amérique du Nord jusqu’à ses frontières définitives avaient déjà mis la question de l’empire au centre des débats politiques. Pour les terriens comme Thomas Jefferson, les États-Unis devaient devenir un empire continental, raison pour laquelle il acheta la Louisiane à Napoléon contre l’avis d’une grande partie des américains. C’est pour la même raison que les américains arrachèrent non seulement le Texas mais aussi tout l’Ouest américain au Mexique à la suite de la victoire de 1848. Les Américains aimaient ainsi se représenter leur Histoire par le mythe de la Frontière, cette limitation Ouest du territoire qui n’avait cessé de se mouvoir jusqu’à l’Océan. Mais justement, une fois cette frontière fixée définitivement, l’expansion de la suprématie américaine devait continuer vers de nouveaux horizons.

Ceci doit être mis en rapport avec l’établissement de la Doctrine Monroe au cours du XIXe siècle, qui, tout en promulguant la souveraineté des peuples d’Amérique, donnait aux États-Unis une prééminence, qui plus tard se transformera en un droit à diriger le continent Américain.
Une première forme d’impérialisme prenait donc déjà forme dans le Nouveau Monde, justifiée par la primauté de la race anglo-saxonne et de la religion protestante, par le Destinée Manifeste du peuple Américain. Le pasteur Josiah Strong pouvait ainsi déclarer : « Libre et puissance […] cette grande race missionnaire [est destinée] à déposséder beaucoup de races plus faibles, […] jusqu’à ce qu’elle ait anglo-saxonisé l’humanité »23.
Toutefois, et parce que la Doctrine Monroe avait comme corollaire la non-intervention des États-Unis dans les affaires européennes, l’espace impérial américain ne pouvait être que limité à l’Amérique, s’étendant toutefois progressivement en Asie. Cet empire était donc encore loin de la thalassocratie universelle.

Mais par le désir clairement exprimé de disposer du droit à civiliser les autres peuples, comme pouvait le proclamer Jules Ferry pour la France dans les mêmes années, l’Amérique avait acquis la caractéristique morale qui fonde la pensée impériale. Par la doctrine des 3C : christianisme, commerce et civilisation, elle se lançait vers sa Destinée Manifeste. La Nouvelle-Angleterre puritaine et industrieuse reprenait ainsi le contrôle du mythe américain ; comme le Pirée allait prendre le contrôle d’Athènes au détriment de l’Attique.

Toutefois, l’Amérique ne disposait pas, vers 1870, d’une flotte d’une grande importance. L’Amérique pouvait être considéré comme un empire, mais encore que terrien.

Derrière les mirages de l’impérialisme, elle n’avait que peu de moyens d’expansion ultramarine. Si l’on pouvait lire dès 1880 que les États-Unis seraient d’ici la fin du XXe siècle le plus grand empire que la Terre ait jamais connu – ce qui s’avèrera la réalité -, la réalité ne permettait pas encore à cette Nation de prétendre concurrencer le monopole anglais sur le commerce mondial24.

Les premières étapes de la nouvelle projection maritime américaine, consécutives à ce besoin d’une nouvelle Frontière, seront seront l’achat de l’Alaska et la prise de possession des îles du Pacifique. Dans le même temps, à Washington, l’hégémonie anglaise dans l’Atlantique était contestée. L’Amérique n’était-elle pas « a good enough England » pour partager le contrôle de cet Océan avec son ancienne métropole ?25.

Surtout, un Homme va bouleverser la politique américaine : Alfred Mahan.
En de nombreux points, l’impact de sa pensée stratégique fut égale à celle de Thémistocle pour Athènes. Auteur de L’influence de la puissance maritime dans l’histoire 1660-1783, cet officier de la marine américaine dégagea trois facteurs clés pour devenir une puissance maritime :
– le commerce extérieur
– le contrôle des axes maritimes
– les bases stratégiques outre-mer

Mahan théorisait ici les bases de la puissance thalassocratique dont nous avons déjà parlé ; c’est-à-dire non pas la conquête des espaces terrestres mais des espaces fluides en prenant le contrôle des voies commerciales maritimes par l’implantation de simples comptoirs.

La stratégie qu’il invoque pour l’Amérique – croissance du commerce, consolider une solide richesse intérieure, développement de la marine, sécurisation des voies maritimes, bases de ravitaillement outre-mer – est d’ailleurs en tout point égal à celle réalisée par Athènes, de Thémistocle à Périclès.
Mahan prônait ainsi trois projets majeurs pour assurer à l’Amérique une puissance mondiale : la construction du canal de Suez, le contrôle de la mer des Caraïbes – avec la prise de possession de Cuba – et de la moitié orientale de l’Océan Pacifique – avec l’annexion d’Hawaï.

Il est enfin important de noter que dans l’esprit de Mahan, l’Amérique était une puissance insulaire.
Comme déjà énoncé en amont, la sécurisation complète du territoire métropolitain jusqu’à une insulariation est en effet un prérequis essentiel pour devenir un empire maritime26.

Mahan n’étant qu’un théoricien, il faut attendre l’arrivée au pouvoir de Theodore Roosevelt, lui aussi conscient de l’importance de la domination maritime, pour qu’une pareille politique ultramarine se développe. Renonçant à une partie de la Doctrine Monroe, les États-Unis entrèrent dans le jeu des puissances coloniales en Asie pour disputer la domination de l’archipel des Samoa en 1899.
Plus important, l’archipel d’Hawaï et son port de Pearl Harbor étaient convoités par de nombreuses puissances comme le Japon et l’Angleterre. Pour l’Amérique, il était évidemment vital d’en prendre possession avant ses concurrents et grâce à un contrôle économique très agressif, ces îles devinrent des satellites américains dès 1880, avant l’annexion définitive en 1892.

De l’autre côté du pays, en mer des Caraïbes, Cuba était aussi devenue une cible primordiale pour les hommes forts de l’impérialisme. Comme pour Hawaï, c’est d’abord avec une prise de contrôle économique de l’île que les américains avancèrent leurs pions, en y développant les plantations et les mines. Quand la guerre d’Indépendance cubaine éclata à la fin du XIXe siècle, la machine de propagande qu’était la presse américaine formata le peuple Américain à ce qui sera la future subjugation de Cuba et à la guerre contre l’Espagne.

Se décrétant « souverains sur ce continent » 27, les Américains devaient maintenant expulser définitivement l’Europe du continent. Ils le feront par une rapide et éclatante victoire contre les Espagnols qui leur offriront Guam et les Philippines dans le Pacifique ainsi que Porto-Rico et un protectorat sur Cuba – et la pleine propriété du port de Guantánamo.
Les Américains étaient devenus en l’espace de quelques années une puissance coloniale et maritime : un empire maritime.

Mais pour certains hommes du Congrès, les États-Unis, en devenant une puissance coloniale, renonçaient à leur statut de République et à la Constitution des Pères Fondateurs ; et l’annexion de millions de Philippins sans leurs autorisations contrevenaient ostensiblement aux idéaux de libertés. Pour la nouvelle Ligue anti-impérialiste, la statue de la Liberté devait être déboulonnée, puisque l’Amérique n’était plus une Liberté éclairante mais conquérante28. Et en effet, le soulèvement des philippins en 1899 sera écrasé dans le sang29 par les armées américaines, un massacre que ne pourra pas même faire oublier le poème de Kipling Le Fardeau de l’homme blanc, composé à propos de cette guerre coloniale.
En 1900, partout sur Terre ou presque, la prééminence civilisationnelle des européens était éblouissante… et étourdissante. Le Monde était notre, et rien ne semblait pouvoir jamais nous arrêter30.

Il ne manquait plus à l’Amérique que le Canal du Panama pour lui permettre de se projeter efficacement sur les deux Océans. Pour cela, ils appuyèrent militairement un soulèvement des panaméens, alors dominés par la Colombie, et créèrent une sorte d’État fantoche du Panama.
Le canal était « ouvert à tous [mais] sous le seul contrôle des États-Unis.» 31

Ainsi, bien avant la Seconde Guerre mondiale, l’empire américain était déjà une puissance maritime, mais pas encore l’hégémon qu’il deviendra. Ses intérêts économiques et commerciaux pouvaient être efficacement défendus en Asie, où la politique internationale de la Porte Ouverte permettait aux Américains de participer au dépeçage du cadavre chinois. Les soldats américains, qui participèrent déjà à la Seconde guerre d’Opium, furent aussi présents pour écraser la Révolte des boxers.
Theodore Roosevelt déclarait à l’orée du XXe siècle que l’Amérique pouvait exercer un « pouvoir de police internationale.» 32, justifiant par là les multiples interventions militaires qu’effectueront les américains dans tout le continent Américain, en vertu d’une politique panaméricaniste.

En définitive, nous laisserons la parole à Woodrow Wilson, qui déclara au cours du discours Les idéaux de l’Amérique de 1901 : « aucune guerre ne nous a transformés autant que la guerre contre l’Espagne. […]Nous avons observé une nouvelle révolution.[…]La nation qui vient d’avoir 125 ans a désormais fait son entrée dans l’arène mondiale.»

iii. La seconde phase de l’impérialisme : vers la domination globale

Toutefois, c’est véritablement au cours de la Seconde Guerre mondiale que la politique américaine bascula entièrement et se projeta irrémédiablement sur les mers. Surtout, c’est au cours de cette guerre que le gendarme des mers, l’Angleterre, fut défait ; transférant la charge de cette tâche à l’Amérique. Ils dominèrent alors de facto l’ensemble du commerce international.

Mais cette nouvelle hégémonie sur les mers coûtait chère. Avant la guerre, l’Angleterre, confrontée aux coûts exorbitants de l’entretien de sa flotte, avait déjà cherché à sécuriser son approvisionnement en pétrole – matière première indispensable à une flotte navale et plus généralement à l’économie – en contrôlant l’ensemble des régions productrices dans le globe. À la veille de la Première Guerre mondiale, elle ne put de ce fait tolérer que les Allemands projetassent de contourner le monopole anglais en s’approvisionnant directement par les terres – avec la ligne ferroviaire du Bagdadbahn.

Dès 1945, les Américains singèrent cette politique anglaise en prenant le contrôle du Moyen-Orient, et tout particulièrement de l’Arabie Saoudite avec le Pacte du Quincy. Une telle stratégie était vitale pour s’assurer le contrôle définitif du commerce international et de certaines matières premières.

De plus, à une échelle stratégique encore plus globale, des penseurs anglo-saxons comme Nicholas John Spykman avaient identifié une zone du globe clé, le Rimland, qui devait être absolument contrôlée par la puissance impériale maritime insulaire – anglaise ou américaine – si elle voulait assurer son hégémonie mondiale en encerclant l’espace eurasiatique, le Heartland33.

La zone du Rimland, en orange

Alors que Mahan n’avait fait que théoriser la prise de contrôles des mers adjacentes à l’Amérique pour assurer la sécurité du territoire américain, la doctrine du Rimland se voulait elle véritablement universelle. Sans contrôler aucun territoire directement, la puissance maritime américaine pouvait dominer le monde en assurant son hégémonie navale sur tout le littoral eurasiatique – en y obtenant des alliances, vassaux et bases navales.

Plus généralement, les États-Unis suivirent l’ancienne politique anglaise consistant à empêcher une nation continentale d’acquérir trop de puissance, favorisant en cela l’équilibre des puissances.
Woodrow Wilson, après la signature du Traité de Versailles de 1919, fut l’instigateur de la Société des Nations, une instance supra-nationale qui avait comme objectif d’assurer le respect du droit à l’autodétermination des peuples et à la paix mondiale. L’Amérique, déjà première puissance du monde, n’avait pas intérêt à ce que de nouveaux empires se forment en Europe.

Qu’elle le veuille ou non, l’Amérique était maintenant maître de l’ensemble des espaces maritimes du globe. Elle prenait la relève de l’Empire anglais et assurait ainsi la continuité de la régence de la mondialisation économique et politique de la Terre. Le courant isolationniste n’avait plus aucune raison d’exister, il avait perdu.

Conclusion de la seconde partie

Après avoir analysé en détail la genèse des deux empires américain et athénien, nous verrons dans une seconde partie par quels ressorts ces deux empires ont fait appliquer un ordre impérial à leurs sujets ; que ce soit culturellement, moralement, économiquement, diplomatiquement ou judiciairement.
En clair, qu’elles sont les différents moyens d’action que possède un empire thalassocratique pour soumettre des États dont il ne contrôle pas directement le territoire.
En effet, et à l’inverse d’un empire tellurocratique, les Athéniens n’avaient pas de soldats placés dans chaque cité grecque de la mer Égée pour y faire régner l’ordre, tout comme les Américains, s’ils gardèrent des soldats dans les pays vaincus – Japon ou Italie – ne contrôlèrent pas l’Europe occidentale par une coercition martiale.

 

Notes

  1. Considérant que le lecteur sera certainement bien plus au fait de la situation et de l’Histoire de l’empire américain – un empire encore aujourd’hui existant – que de celui athénien, nous nous concentrerons à effectuer de nombreux rappels de l’Histoire du second ; avant d’en montrer les similitudes avec l’Histoire des États-Unis et plus généralement avec celle de notre XXe siècle.
  2. « It is the desire of every state, or of its ruler, to arrive at a condition of perpetual peace by conquering the whole world, if that were possible. », dans « The Tragedy of Great Powers politics », John Mearsheimer, 2001.
  3. La conquête massive de territoires par l’Angleterre, surtout en Inde, constituera le début de la décadence de cette puissance impériale, tout comme l’expansion territoriale de Venise au XVe siècle dans le désir de dominer la Lombardie provoquera là aussi sa décadence.
  4. Ce que l’archéologie confirma. http://www.ekathimerini.com/46418/article/ekathimerini/news/pax-minoica-in-aegean
  5. Le roi Agamemnon n’était certainement pas un souverain impérial de ce monde Mycénien, et il semble bien plutôt que c’est une sorte de « confédération » d’États qu’il dirige vers Troie, lui-même en tant que souverain d’un des plus puissants d’entre-eux.
  6. Si l’on reconstitue la géographie de l’époque, elle était alors située tout près du littoral, dans une baie fort bien protégée et parfaitement localisée pour gouverner la voie commerciale maritime entre la mer Égée et la mer Noire, à l’entrée du détroit des Dardanelles. Là encore, la géographie est primordiale, et Troie ne faisait peut-être que préfigurer Constantinople.
  7. Parmi ces 9 archontes, l’Archonte-Polémarque dirigeait les armées, l’Archonte-Roi détenait le pouvoir de Haute-Justice, et l’Archonte-Eponyme, qui donnait son nom à l’année de son élection, le pouvoir de justice civile.
  8. A l’époque classique, des traces de ces anciens pouvoirs existaient encore, la famille des Céryces détenant par exemple un monopole religieux pour exercer le culte d’Éleusis, qui se trouvait sur leur ancien territoire.
  9. Lire « The Tragedy of Great Powers politics », John Mearsheimer, 2001, Chapitre IV – The Primacy of Land Power.
  10. https://en.wikipedia.org/wiki/Geography_of_Greece
  11. A propos de Xénophon, voir notre article : Xénophon contre Platon.
  12. Cette unification sera néanmoins le fruit d’un très long processus historique.
  13. Bertand Von Ruymbeke, « Histoires des Etats-Unis de 1492 à nos jours », Tallandier, 2018, p.310.
  14. « Les facteurs qui conditionnent cette croissance sont doubles : l’immigration et l’accroissement naturel. »  Ibid. »
  15. Xénophon, « Oeuvres complètes », Tome 1, Garnier-Flammarion, P.474
  16. « Sans être entourée d’eau de tous les côtés, Athènes n’en a pas moins les avantages d’une île : elle a tous les vents à son service, soit pour importer ce dont elle a besoin, soit pour exporter ce qu’elle veut ; car elle est entre les deux mers ». Ibid, P.477
  17. A cette époque de la fin des guerres médiques, Sparte dirige la Ligue Panhellénique regroupant l’essentielle des cités grecques du continent ; Ligue constituée pour unir les grecs face aux Perses. Athènes, rasée et ruinée, n’était plus alors considérée comme une rivale de Sparte. Mais les Lacédémoniens, comme souvent peu téméraires, n’utilisèrent par à bon escient ce « moment » de suprématie. Ils auraient pu subjuguer Athènes et s’imposer en maître des Hellènes. Mais, par lenteur, ils arrivèrent à Athènes alors que les murs étaient déjà dressés. Athènes était ruinée mais avait tout pour un avenir fécond : une autonomie complète par ses murs et sa flotte.
  18. G.GLOTZ, « Histoire Grecque », II, P.54
  19. « Les colonies nord-américaines, avec leurs vastes espaces à peine peuplés, sont essentiellement des régions de fermes et de plantations. » Bertand Von Ruymbeke, « Histoires des Etats-Unis de 1492 à nos jours », Tallandier, 2018, p.92 »
  20. Ibid, p.91
  21. Un dilemme mis en avant par C. Schmitt dans Le Nomos de la Terre.
  22. Ibid, p. 352.»
  23. Cité dans : Bertand Von Ruymbeke, « Histoires des Etats-Unis de 1492 à nos jours », Tallandier, 2018, p.366.
  24. Ibid, p. 369
  25. Ibid., p.371.
  26. Avec le recul historique, et si l’Amérique a bien, en tout point, suivi la stratégie globale de Mahan, n’oublions pas que ce dernier s’est heurté en son temps au Congrès, dominé majoritairement par une idéologie plutôt isolationniste. Il n’était pas aisé de faire changer les mentalités de tout un peuple.
  27. Ibid., p.390.
  28. Ibid., p.400
  29. La guerre fera près de 200 000 civils tués côté Philippin.
  30. Les consuls français, apprenant que l’Amérique comptait redonner son indépendance aux Philippines, reprochèrent un manquement aux « devoirs de tuteur de peuple […] encore dans l’enfance, incapable de se conduire comme une nation civilisée » Ibid., p.406.
  31. Ibid., p.411.
  32. Ibid., p.415.
  33. Une telle stratégie était évidemment issue du Grand-Jeu anglais contre la Russie puis de la lutte entre l’Amérique et l’URSS après la Seconde Guerre mondiale. A l’heure du réveil de la puissance chinoise, elle doit être renouvelée.

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