Histoire comparée des empires athénien et américain (2/X)

Seconde Partie : L’hégémonie impériale

Comme nous l’avons déjà écrit dans notre première partie, un empire doit avoir deux faces, l’une matérielle – la domination d’autres peuples – et une seconde morale : la prétention juridique d’avoir un droit à dominer ces autres peuples.

Précédemment, nous n’avions fait que décrire les circonstances ayant conduites à la naissance des deux empires américain et athénien, avant d’analyser l’expansion fulgurante des puissances navales de ces deux empires.
Dans cette seconde partie, nous analyserons maintenant les histoires respectives des impérialismes maritimes d’Athènes et des États-Unis. Ce faisant, nous mettrons en lumière les moyens d’expression de leurs dominations et leurs grandes ressemblances.

Avant de commencer, il doit être rappelé que ces deux empires se sont développés dans un monde que l’on peut qualifier d’équilibre bipolaire, c’est-à-dire au sein duquel évoluent deux puissances hégémoniques de puissance relativement égales1, à savoir Athènes<->Sparte et États-Unis<->URSS. Dans les deux cas, nous avons affaire à une puissance thalassocratique contre une puissance tellurocratique.

I – Une alliance militaire au service de l’empire

1 – La naissance de la Ligue de Délos et de l’OTAN

Les empires athénien comme américain, dans les premiers temps de leurs hégémonies sur les mers, se renforcèrent grandement par le biais d’une alliance militaire qu’ils dominèrent : la Ligue de Délos et l’OTAN. Comme nous l’avons déjà écrit, une projection de puissance sur les mers implique de renoncer à des conquêtes terrestres pour se concentrer sur le contrôle des espaces fluides – surtout les voies maritimes. De plus, la présence d’un adversaire lui aussi hégémonique – Sparte ou l’URSS – favorise l’expansion de la sphère d’influence par des moyens autres que militaires.

Nous pouvons toutefois remarquer que plutôt que de conquérir des nations limitrophes plus faibles, les thalassocraties optent généralement pour une politique de sujétion diplomatique et l’usage du soft power, essentiellement parce qu’elles n’ont rien à gagner à une expansion terrestre. A l’inverse, et même dans un système d’équilibre bipolaire, l’empire tellurocratique, parce que ses moyens de projection au loin sont plus limités, est généralement contraint de s’étendre par la force et l’annexion.

A – La création de la Ligue de Délos

i. La Ligue de Délos, une réaction aux menaces spartiate et perse

Pour rappel, la première grande alliance hellénique connue – mis à part l’alliance dirigée contre Troie et dont Homère a fait le récit – fut celle dirigée contre la Perse : la Ligue panhellénique. Il faut voir qu’en plus de la menace perse à l’est, le monde grec était menacé par les Carthaginois qui étendaient leur influence à l’ouest et combattaient les cités grecques de Sicile pour le contrôle de cette île. Si la Perse et Carthage s’étaient alors alliées – et elles projetaient de le faire -, la liberté de l’ensemble du monde grec aurait été menacée.

En réponse à ce risque, le Congrès de l’Isthme (-481) réunit les représentants de toutes les cités grecques libres – sauf Massalia et Cyrène, trop lointaines – et proclama l’unité de la race grecque et invoqua la nécessité d’une action commune. Si de nombreuses cités préférèrent pactiser avec la Perse, la réussite de cette association fut in fine totale puisque Carthage comme l’Empire perse furent défaits au profit de Sparte, Athènes et Syracuse. Néanmoins, une telle alliance était de circonstance et chaque État grec conservait en son fond un ardent désir de liberté et d’autonomie. Qu’il fut dur, même dans les moments critiques des guerres médiques, d’unir Spartiates et Athéniens sous un même commandement !

Quand, à la suite des victoires de Salamine et de Platée à l’automne -479, les Grecs célébrèrent le refoulement de l’armée perse hors de Grèce, la plupart des guerriers retournèrent chez eux, l’hiver arrivant. Pour eux, la guerre et l’alliance hellénique étaient terminées. Xerxès battu, la Grèce n’était-elle pas sauvée ?

Dans les faits, si la Perse avait effectivement quitté la Grèce, elle contrôlait toujours les innombrables cités grecques du monde égéen. La dissolution tacite de la Ligue panhellénique laissa donc à Athènes seule la tâche de continuer la lutte. Cette dernière décida donc d’attaquer la Chersonèse, encore occupée par les Perses puis de libérer l’ensemble des îles égéennes2.
Pour une toute dernière fois, Spartiates et Athéniens consentirent à s’unir sur-le-champ de bataille et remportèrent la victoire de Mycale, sur le sol même de l’Empire perse. Après avoir libéré la mer Égée, ils délivrèrent les cités ioniennes. Le monde grec était enfin entièrement libre.

Mais déjà, les dissensions entre les deux cités revenaient au premier plan : Sparte voulait maintenant récolter les fruits du prestige accumulé par ses victoires et affermir sa supériorité dans le Péloponnèse – son pré carré – tandis qu’Athènes gagnait de l’influence en mer Égée et utilisait sa flotte pour s’emparer du Bosphore avec la prise de Sestos en -478.

Dès ce moment-là, les deux principales puissances grecques allaient lier autour d’elles une multitude de cités au travers de leurs Ligues respectives : la Ligue du Péloponnèse et la Ligue de Délos. C’est dorénavant ces deux nouvelles entités politiques qui allaient diriger l’Histoire grecque pendant le prochain siècle. Il est édifiant de remarquer que la Ligue du Péloponnèse est une Ligue uniquement continentale – la puissance spartiate ne pouvant s’étendre que sur les terres – tandis que la Ligue de Délos sera essentiellement la réunion de cités portuaires et insulaires autour d’un espace maritime. Ces deux alliances symbolisaient les deux types d’empires qu’étaient Athènes et Sparte.

L’immensité de la puissance perse avait fait comprendre aux petites cités-États helléniques que la protection d’un grand était préférable à la liberté ; et en cela, elles préfiguraient la définitive soumission de la Grèce par les puissances macédonienne puis romaine.

Carte des Ligues de Délos et du Péloponnèse
Ligue de Délos (jaune) et Ligue du Péloponnèse (rouge)

ii. Le fonctionnement de la Ligue de Délos

La fonction première de la Ligue de Délos, instituée en -476, fut à la fois d’affranchir les cités grecques du joug barbare ainsi que de se venger du Roi des rois en dévastant et pillant ses terres. Ce n’était qu’un juste retour des choses.
La Ligue avait donc initialement une triple fonction : politique, militaire et économique.

Afin de consacrer l’égalité de ses membres, l’on choisit comme lieu pour son siège une île dépourvue d’intérêt stratégique et relativement neutre : Délos.
Lieu d’un ancien sanctuaire hellénique, elle était l’île idéale pour rassembler les membres.

Le pouvoir législatif de la Ligue était détenu par toutes les cités membres, qui disposaient chacune d’une voix au sein de l’assemblée. Athènes, par sa prédominance militaire, jouissait seule du pouvoir exécutif.
Toutefois, ce système en apparence égalitaire était très en faveur d’Athènes : elle pouvait influencer la multitude des petites cités qui composaient la Ligue – plus d’une centaine – pour manipuler les votes et obtenir une majorité constante. Dans les faits donc, l’Ecclèsia d’Athènes dirigeait tout.

De plus, et ceci est une chose tout à fait novatrice pour l’époque, la Ligue de Délos enjoignit à ses membres de fournir une contribution financière en lieu et place des contributions militaires qui étaient alors la norme.
L’intérêt était double pour Athènes : en supportant seule la charge d’équiper des vaisseaux, elle employait plus de ses citoyens sous les armes et disposait d’une flotte purement athénienne, redoutablement efficace.

À l’inverse, les cités qui avaient fait le choix de payer un tribut, si elles jouissaient d’une sécurité sans avoir à se battre, s’affaiblissaient d’elles-mêmes en ne formant plus leurs citoyens au combat. Elles renonçaient donc indirectement à leur souveraineté.

Aussi, très rapidement, deux statuts existèrent au sein de la Ligue entre les cités payant un tribut – et donc en cours de vassalisation – et celles disposant encore d’une puissance militaire comme la puissante cité de Chios.

De premier abord, la Ligue de Délos fut assez bien accueillie par les cités égéennes qui se voyaient protégées de la menace perse par la plus grande flotte du monde méditerranéen. Cette hégémonie en devenir fut donc initialement acceptée librement par les membres de la Ligue puisque chaque cité y trouvait son compte, sans réfléchir aux conséquences futures.
Mais c’était sans doute faire preuve d’une certaine naïveté, car nous avons la preuve que la Ligue de Délos n’avait aucune clause relative à la sortie d’un membre de la Ligue. Était-ce un simple oubli ? Nous pouvons en douter.

En conclusion, les créateurs de la Ligue, à savoir Aristide et Thémistocle, avaient certainement floué leurs alliés grecs au prétexte que la Ligue n’était destinée qu’à unir les cités égéennes contre la Perse. En théorie, elle n’avait donc pas vocation à durer indéfiniment, mais bien plutôt à être dissoute dès le traité de paix signé avec le grand Roi.
Nous comprenons pourquoi Athènes, par de multiples prétextes, voulut faire durer aussi longtemps que possible le conflit contre la Perse.

B – La création de l’OTAN

i. Les objectifs de l’OTAN

L’OTAN, quant à elle, est une organisation directement issue de la Seconde Guerre mondiale. Instituée en 1949, elle avait pour but initial une défense mutuelle des puissances dites occidentales contre le monde soviétique. L’Organisation du traité de l’Atlantique Nord liait donc les puissances libérales de l’Atlantique contre un ennemi commun, comme la Ligue de Délos liée les États grecs de la mer Égée contre la Perse.

En 1945, les États-Unis étaient les grands vainqueurs de la guerre qui s’achevait et de ce fait disposait de la première puissance navale du monde, sans aucun rival possible. Les nations occidentales, qui avaient souffert du conflit et devaient se reconstruire, rejoignirent donc cette organisation plus ou moins librement. Toutefois, les statuts des membres pouvaient diverger puisque si l’Angleterre ou la France jouissaient d’une relative autonomie, l’Allemagne ou le Japon ne pouvaient pas reconstituer une armée.

Les objectifs de l’OTAN étaient initialement importants, en ces temps de début de guerre froide. Les conflits existants alors, de l’Europe centrale à la Corée, ainsi que la menace de l’expansion soviétique – qui formera aussi sa propre Ligue avec le Pacte de Varsovie – justifiaient cette alliance.

Elle assurait à ses membres la protection de l’armée américaine, leur permettant ainsi de concentrer leurs ressources dans la reconstruction de leurs économies.
Indirectement donc, bien des nations de l’OTAN renoncèrent à acquérir une véritable puissance militaire. Bien plus, tant que la menace d’un conflit avec l’Union soviétique perdurait, l’organisation gardait toute sa légitimité et les membres ne pouvaient pas vraiment en sortir.

L'OTAN et le Pacte de Varsovie
L’OTAN et le Pacte de Varsovie

ii. Les bénéfices apportés par l’OTAN

Dans les deux épisodes historiques analysés, le confort apporté par l’armée de la puissance impériale, qui soutient seule le poids de la défense militaire, est accepté par des nations assujetties qui considèrent qu’un tel avantage est plus bénéfique que la perte relative d’indépendance. Mais un tel calcul, s’il est juste à court terme, peut être désastreux sur le long terme.

Ainsi, pour ce ce qui est de l’OTAN, il est certain que « si l’Europe a pu développer pendant plusieurs décennies son marché et ses infrastructures, c’est aussi grâce au fait qu’elle n’a pas ou peu eu à investir dans sa défense ».
C’est pourquoi « l’aliénation européenne au transatlantisme, que nous dénonçons souvent car c’est une stratégie de courte-vue et de gagne-petit, s’explique aussi par le facilité qu’elle fournissait aux intérêts économiques européens.3.»

Néanmoins, plus le temps passe, et plus les nations assujetties perdent leurs souverainetés. Aussi, et sans un certain cynisme, le prolongement de la guerre froide fut bénéfique aux Américains, comme celui de la guerre contre la Perse le fut pour Athènes. L’existence d’une telle menace extérieure contraint les nations qui se trouvent entre les deux puissances impériales à rester assujetties pour ne pas tomber sous le joug d’un adversaire qui, par la propagande, est montré comme bien plus néfaste.

Toutefois, une telle situation n’a pas perduré et la Ligue de Délos contraindra finalement Athènes à signer une paix avec le grand Roi tandis que l’Union soviétique s’effondrera petit à petit jusqu’à ne plus exister. La disparition de la cause originelle de l’OTAN et de la Ligue de Délos constituera donc des crises importantes pour ses deux organisations, forçant par là les puissances impériales à renforcer leur domination hégémonique.

2 – Une alliance militaire comme instrument de domination

Que le lecteur se figure la situation dans laquelle se trouvait maintenant la Grèce, vers l’an -478. Alors que les Grecs avaient failli être entièrement soumis aux Perse, une alliance hellénique avait délivré leurs femmes et leurs enfants, les temples de leurs dieux et les tombes de leurs ancêtres. « Leur droit public et privé, leurs cultes et leurs traditions, leur passé et leur avenir, c’est tout cela qu’ils avaient défendu jusqu’à la victoire ».4
Un dramaturge comme Euripide pouvait maintenant proclamer que les Grecs étaient nés pour commander aux barbares ! Les Grecs étaient ivres de leur liberté au moment même où, peut-être, ils la perdait définitivement.

A – Sparte à la veille de la guerre du Péloponnèse

Selon l’historien G. Glotz, Sparte se déroba à son devoir. Prisonnière de sa constitution aristocratique, d’une autarcie économique et politique importante et surtout de son oliganthropie – son manque de citoyens -, elle n’aspira pas à l’impérialisme, une doctrine nécessitant une volonté d’expansion, d’entreprise et d’universalisme que n’avait pas l’esprit spartiate : tempéré, conservateur, prudent et méfiant. Peut-être est-ce par égoïsme qu’elle renonça à s’emparer du leadership au sein du monde hellénique. Sans doute plutôt parce qu’elle n’en avait pas les moyens.
À l’inverse, Athènes contrôlait avec bienveillance les Grecs ioniens et était ouverte sur le monde. Disposant d’étendue dans l’esprit et une forte imagination portée aux entreprises hardies5, elle n’hésita pas à, elle, avancer ses pions avec célérité.

Toutefois, n’oublions pas qu’en ces années-là, les cités grecques se détournèrent pour beaucoup de Sparte après que des rumeurs proclamèrent que le général lacédémonien Pausanias tractait avec le Roi Perse pour se faire remettre le contrôle de la Grèce entière. Il est donc confus de savoir quelles étaient les véritables intentions de Sparte. Ce qui est sur, c’est qu’à l’inverse d’Athènes, ils n’étaient pas complètement libres de se projeter à l’extérieur. Déjà d’un point de vue matériel puisqu’ils ne disposaient pas d’une flotte, mais aussi politiquement, car des révoltes d’hilotes en Messénie grondaient.

En définitive, et selon nous, Sparte était-elle aussi dans une phase proto-impériale, mais dans une forme terrienne et donc bien plus classique qu’Athènes.

De fait, loin de l’image d’une Sparte stagnante et réactionnaire que peut nous livrer G. Glotz, Sparte réalisa elle aussi des évolutions institutionnelles importantes. Les révoltes de plusieurs cités – comme Tégée – lui permirent d’accroître son emprise hégémonique sur le Péloponnèse. Plus important, Lacédémone renforça ses pouvoirs sur la Ligue du Péloponnèse en faisant encadrer les armées des cités alliées par ses propres généraux, avec à terme l’objectif de n’en faire qu’une seule et unique armée soumise à un seul commandement. Conscient de leur faible nombre, les spartiates firent le choix de devenir non plus de simples soldats, mais des généraux devant commander au reste des Grecs. Quand Athènes produisait des marchands et des philosophes, Sparte produisait des administrateurs et des généraux.

Cette évolution de la Ligue du Péloponnèse fut donc exactement celle inverse de la Ligue de Délos. Sparte avait non pas un besoin d’argent (qui était interdit) mais d’hommes ; non pas de la richesse mobilière mais  immobilière.
Par ce processus, et comme nous le verrons lors de la guerre du Péloponnèse, les armées alliées de Sparte allaient être entièrement intégrées à l’armée lacédémonienne. Une grande première dans l’Histoire grecque.

Pour résumer, Athènes allait démanteler les armées alliées tout en renforçant la sienne tandis que Sparte allait renforcer son armée en intégrant celles alliées.

B – Périclès et les évolutions de la politique impériale athénienne

i. La défaite des conservateurs

Dans le même temps, deux courants de pensée se disputaient quant à la politique que devait prendre Athènes.

Pour les ardents démocrates, la destinée impérialiste était déjà une chose acquise et Athènes devait vaincre Sparte et établir son hégémonie sur le monde hellénique. Pour les plus modérés et les oligarques, bien plus proches idéologiquement de Sparte, Athènes devait plutôt s’étendre à l’est contre la Perse.

C’est ce dernier parti qui, après la mort d’Aristide et Thémistocle, prit les commandes de la politique athénienne par le biais du personnage de Cimon.
On poussa donc encore plus à l’est et la flotte perse fut anéantie à la bataille de l’Eurymédon. Toutefois, après cette victoire écrasante, il n’y avait plus d’échappatoire possible : un traité de paix devait être signé.

Face au mécontentement de certaines cités de la Ligue de Délos, la politique athénienne devint plus agressive. Elle incorpora de force toutes ou presque les cités de la mer Égée tandis qu’elle écrasa les cités qui, comme Naxos, essayèrent de quitter la Ligue. L’étau se refermait avec violence sur les alliés athéniens au prétexte qu’aucune clause de sortie n’avait été prévue.
L’asservissement de Naxos – le premier d’une longue série – fit acte de jurisprudence et Athènes proclama que toute tentative de sortie signifiait une révolte contre la Ligue, justifiant l’anéantissement de la cité rebelle et le retrait de son droit de vote.

Depuis cet évènement, la Ligue connut un changement constitutionnel important puisqu’il existait maintenant des cités autonomes et des cités assujetties – sans plus de droit de vote. L’ancienne symmachia6 n’existait plus.

Quant à la politique vis-à-vis de Sparte, elle était maintenant dualiste. En -464, lors d’un séisme qui décima près d’un tiers des habitants de Sparte, les hilotes se révoltèrent dans une guerre civile qui allait prendre une tournure terrible. Sparte dut ainsi faire appel à Athènes en vertu de la Ligue Panhellénique qui, si elle n’existait plus dans les faits, était encore juridiquement en vigueur. Si les démocrates voulurent laisser Sparte seule face à cette révolte, les aristocrates convainquirent les citoyens de lui venir en aide.

Pour la dernière fois, Cimon et les modérés dictèrent la politique athénienne.L’expédition envoyée fut un échec complet qui entraîna l’ostracisme de Cimon en tant que « ami des Lacédémoniens et ennemi du peuple » puis le retrait solennel d’Athènes de la Ligue Panhellénique7. La cassure avec Sparte était définitive.

C’est en fait, là encore, les deux conceptions radicalement opposées qui soutenaient toute la vie sociale de l’Attique : l’aristocratie, fidèle aux anciennes valeurs grecques, se sentait liée par les spartiates en tant que frère de race et de civilisation. Une révolte d’esclave, où qu’elle soit, était une chose contraire à l’ordre moral : elle devait être écrasée. De même qu’en 1360, en pleine guerre de Cent Ans, la noblesse française, quel que soit son allégeance, fera front commun pour mettre fin aux révoltes bourgeoises et paysannes qui menaçaient la stabilité de l’ordre établi.

Mais pour les ultras démocrates athéniens, portés par des gens « du peuple », le « nationalisme » et les intérêts personnels étaient plus importants que des valeurs conservatrices. Sparte était une ennemie, et tout était bon pour la faire périr. L’Ecclésia pouvait scander : Athènes par-dessus tout !

Hoplite grec
L’idéal grec conservateur : l’hoplite

L’empire athénien se radicalisa dans sa politique et fut à partir de ce moment largement dominé par les ultras démocrates. Cimon maintenant ostracisé, plus personne ne pouvait s’opposer à la montée en puissance d’un nouvel homme politique : Périclès.

ii. Une politique aggressive

L’objet premier de la Ligue de Délos n’existant plus depuis le traité de paix, Athènes devait maintenant trouver de nouvelles raisons pour donner encore un sens à une alliance qui ne faisait plus l’unanimité. C’est pourquoi elle organisa en – 460 l’Expédition d’Égypte, une préfiguration du désastre de l’expédition de Sicile et de l’hubris impérialiste.

Juridiquement, le traité de paix signé avec la Perse n’avait cours que dans la mer Égée et les Athéniens en profitèrent pour combattre à nouveau la Perse sur l’île de Chypre.
Le Roi des rois Artaxerxès, affaibli par toutes ces défaites, vit sa suzeraineté être remise en cause en Égypte par un Libyen nommé Inaros. La Ligue de Délos se jeta sur cette occasion pour soutenir le nouveau prétendant, espérant qu’une victoire lui permettrait d’installer des comptoirs commerciaux pour contrôler le commerce des grains de la vallée du Nil.

Cette longue expédition militaire, de 460 à 454 avant notre ère, se solda néanmoins par un terrible échec – la Ligue perdit 35.000 hommes, dont 6.000 citoyens athéniens.
Cette première défaite athénienne eut un impact considérable sur les membres de la Ligue, qui plus que jamais voulurent en sortir.

En réponse à cette menace, Périclès confisqua le trésor de la Ligue, alors placé à Délos, pour le rapatrier sur l’acropole d’Athènes. Il prétexta qu’avec cette défaite contre la Perse, l’île de Délos n’était plus sûre et qu’une flotte ennemie pouvait surgir à tout moment. Mais plus personne n’était naïf comme aux premiers jours et si tous l’acceptèrent, ce fut contre leurs volontés.

Expédition d'Egypte par Athenes
L’expédition d’Égypte

En fait, cette expédition d’Égypte avait montré les limites d’une politique de plus en plus impériale et agressive. En effet, il faut voir qu’en même temps que cette campagne militaire, les Athéniens luttaient contre la riche île d’Égine qu’ils assiégèrent pendant de nombreuses années, contre la Béotie qui avait le soutien militaire de Sparte ainsi qu’en Occident contre Corinthe pour savoir qui des deux contrôleraient les îles de de Zacynthe et Céphallénie. Athènes était donc sur tous les fronts.

Périclès, pour s’imposer politiquement à Athènes, avait dû pousser encore plus loin l’expansion de sa cité ; une expansion toujours et inlassablement prônée par les démocrates les plus radicaux. De ce fait, et si la politique étrangère athénienne avait jusqu’alors une grande cohérence – libération et soumission des cités grecques de l’Égée, contrôle des voies maritimes – cette nouvelle ingérence dans le monde perso égyptien et les tentatives d’expansions terrestres en Grèce balkanique étaient en complète contradiction avec une politique thalassocratique. Athènes courrait à sa perte.

C’est pourquoi Périclès modifia finalement sa stratégie pour adopter un juste milieu entre les deux partis athéniens : abandonner toute velléité de conquête en Grèce, limiter l’expansion de l’influence spartiate et renforcer le contrôle athénien sur la Ligue.

ii. La rationalisation de la politique athénienne

Le transfert du Trésor de la Ligue fut de ce point de vue une décision pragmatique du chef d’État athénien. Du fait de la défaite en Égypte, la Ligue connaissait un moment de crise et certaines cités membres se rapprochaient déjà de Sparte pour changer de camp. S’il n’avait pas agi promptement, la Ligue de Délos aurait pu « pourrir de l’intérieur » et à terme disparaître, non sans l’aide des Perses, de Sparte ou de Corinthe.

Faute de pouvoir s’étendre à l’extérieur, les nouvelles victimes de la puissance athéniennes furent donc ses anciens alliés.

Quand l’île d’Eubée et Mégare se révoltèrent contre Athènes, en réponse à la violation des clauses de la Ligue, Périclès fut preuve d’une immense violence. Si Mégare, qui n’était pas une cité insulaire, eu l’opportunité de rejoindre la Ligue du Péloponnèse pour assurer sa sécurité, les cités de l’Eubée furent châtiées sévèrement, leurs populations réduites en esclavages et leurs terres données à des colons athéniens. La leçon de Naxos n’avait semble-t-il pas servie. La nouvelle fut donc plus dure encore.

Dans le même temps, le tribut exigé par Athènes augmenta et le Synédrion – l’assemblée officielle de la Ligue de Délos – ne fut plus convoqué. Il n’y avait plus à faire semblant, Athènes seule dominait. Elle traita à partir de ce moment séparément avec chaque cité de sa Ligue et toutes les tentatives de révoltes au sein de celle-ci s’étaient soldées par l’asservissement et la colonisation.

Il était clair maintenant que les membres de la Ligue cessèrent de voir Athènes comme un grand leader, une cité digne de guider les Hellènes. Elle était au contraire vue comme un empire vorace, même totalitaire, qui n’avait plus à cœur de représenter le monde hellénique, mais uniquement la masse des citoyens athéniens.

Qu’elle ne fut pas la réaction des sujets d’Athènes quand Périclès finança sa politique de grands travaux publics – afin de donner du travail aux indigents – par le Trésor de Délos ! Les membres de la Ligue soutinrent que l’ancien Trésor de Délos n’avait pas été constitué pour construire le Parthénon… Mais Périclès lança une cinglante réponse à ces réclamations : « Les alliés ? Le peuple ne leur doit aucun compte, puisqu’il combat pour eux et tient tête aux barbares, sans qu’ils aient à fournir ni un cheval, ni un vaisseau, ni un hoplite, mais seulement de l’argent. Or, cet argent n’appartient plus à ceux qui l’ont donné, mais à ceux qui l’ont reçu, pourvu qu’ils remplissent les engagements en échange desquels ils l’ont reçu ».8

Ainsi, Athènes était libre de disposer des tributs reçus comme bon lui semblait et Périclès déclarait ouvertement que l’ancienne symmachia était devenue l’arkhé athénienne. Pour ne plus faire fausse figure, on substitua d’ailleurs au mot « confédérés », employé auparavant pour désigner les cités de la Ligue, celui de « sujets ».9

Pour Périclès et les démocrates, il n’était plus l’heure à l’expansion extérieure, mais à une soumission totale de la Ligue. Aussi une nouvelle paix, cette fois définitive, fut signée en -449 avec la Perse, la Paix de Callias. Soit 30 ans après la fin de la Seconde Guerre médique ! Par ce traité, le Roi des rois renonçait à la mer Égée et Athènes à l’Asie Mineure. C’était donc abandonner à la Perse une grande partie des cités ioniennes.

Il était clair, désormais, que les générations de guerriers de Salamine et de Marathon n’étaient plus… La Ligue abandonnait sa raison d’être et ses rêves de libération de tous les peuples grecs. La guerre du Péloponnèse pouvait débuter.

B – L’OTAN au service du contrôle du Rimland

i. La domination de l’Europe par l’OTAN

Les États-Unis, après la Seconde Guerre mondiale, avaient de fait étendu leur empire sur l’ensemble du globe. Ils possédaient des bases militaires et navales de l’Italie jusqu’en Corée et leurs armées pouvaient défiler royalement sur les boulevards de Tokyo. Par l’extension de l’OTAN,  c’est l’ensemble du Rimland qui sera contrôlé par la Navy américaine, et ce afin de juguler l’empire tellurocratique de l’URRS qui voulait étendre son influence sur l’ensemble du continent.

La doctrine Truman, développée aux États-Unis dès l’après 1945, répondait ainsi au besoin de contrôler le Rimland. Elle avait pour objectif de « contrecarrer les ambitions soviétiques partout où il en est encore temps » par l’endiguement10.

Carte de l'OTAN en 1959
Encerclement de l’URSS par l’Amérique et ses alliés (1959)

Toutefois, avant 1950, la guerre froide ne pouvait encore être une guerre purement idéologique quand la Conférence de Yalta, symbolisant l’alliance du « monde libre » face à la « barbarie nazie », était encore présente dans les esprits. C’est la raison pour laquelle la Russie et la Chine bénéficièrent d’une place au conseil de sécurité de l’ONU, une création de l’après-guerre.
Tout comme Athéniens et Spartiates ne pouvaient encore se déclarer réciproquement immoraux alors qu’ils avaient combattu côte à côte à la bataille de Platée, les lendemains de la Seconde Guerre mondiale signifièrent d’abord un partage du monde mutuel plutôt qu’à une rivalité exacerbée.

Mais finalement assez rapidement, la guerre de Corée déchira ce faux-semblant. L’ONU, symbole de l’union internationale, était dès 1950 boycottée par la Russie qui voulait que la Chine communiste et non républicaine y siège. En donnant mandat aux États-Unis d’intervenir dans la péninsule, cette organisation internationale devenait entièrement un instrument au service de la puissance américaine.

Il n’y avait alors plus de « zone neutre », libre d’accès pour chacun d’eux et tous les États devaient prêter allégeance à l’Amérique ou à la Russie. C’est pourquoi la guerre froide, en polarisant l’entièreté du globe, permettait aux Américains de renforcer leur contrôle sur leurs alliés.

En vrai, l’OTAN n’était pas seulement une alliance militaire mais un outil d’assujettissement au service de la puissance impériale américaine. L’OTAN n’était pas qu’une symmachia mais aussi une arkhé. Voici pourquoi, en 1950, la présence militaire américaine en Europe s’évaluait à près de « 180 000 hommes »11.

Cette absence d’autonomie militaire et politique était assez importante pour que les États-Unis n’hésitent pas à intervenir directement dans des élections qui auraient pu tourner en faveur des partis communistes, comme en Italie en 1948.
De même, en prônant la décolonisation, les américains affaiblissaient les deux seules puissances de l’Europe de l’Ouest restantes, à savoir le Royaume-Uni et la France. Quant à cette dernière, il faut se souvenir que l’Amérique soutint d’abord le retrait français d’Indochine, avant de finalement apporte son aide militaire à l’armée française lors de la guerre d’Indochine par peur de voir une nation du Rimland devenir communiste.

Il n’était pas question de laisser ces États être souverains, de surcroit quand ils risquaient de passer à l’ennemi.

Si nous avons déjà parlé de la nécessité pour l’Amérique de ne pas laisser ses vassaux passer à l’ennemi, il ne faut pas oublier que sa domination avait aussi pour objectif de ne pas permettre à un satellite de devenir un rival potentiel.
Comme exemple, nous citerons le cas édifiant du développement économique spectaculaire du Japon dans les années 60, le fameux « miracle économique ». Loin de se réjouir de la bien portance de son principal allié en Asie, les États-Unis identifièrent au contraire ce renouveau japonais comme une menace directe à l’encontre de la prédominance de l’économie américaine et prirent des mesures économiques et monétaires pour entraver cette nouvelle puissance japonaise.

ii. La division de l’Europe par l’OTAN

Les similarités entre les dominations athénienne et américain sont importantes : dans les deux cas, l’alliance militaire promeut des relations bilatérales entre la puissance hégémonique – Athènes et l’Amérique – et les autres membres de la ligue, afin d’endiguer toute tentative de coopération entre les autres membres de l’alliance.

De fait, et malgré des décennies passées au sein d’une même alliance militaire, les différentes armées européennes seraient aujourd’hui absolument incapables de s’organiser ensemble et de coopérer lors d’une action commune. Si elles ont pu combattre ensemble dans différentes guerres, comme au Moyen-Orient, elles étaient toutes sous la gérance des cadres de l’armée américaine, sans aucune coopération mutuelles.

Ensuite, s’il est vrai que l’Europe a pu s’organiser en une union politique et économique, il ne faut pas oublier le rôle important joué par l’Amérique dans la création de l’Union européenne. Il est à ce sujet intéressant de remarquer que l’expansion de l’Union Européenne à l’Est s’est fait parallèlement avec l’expansion de l’OTAN dans ces mêmes pays.
Nous pouvons donc suggérer que les élites américaines ont parrainé l’Union Européenne, sachant que sans une puissance militaire autonome, elle ne pourrait devenir un danger.

Sur ce constat, et sauf à voir un retrait de l’Amérique de l’Europe, nous pouvons donc parier que tout sera fait à Washington pour interdire aux armées européennes de se détacher de la tutelle de l’OTAN pour s’allier entre-elles sous un commandement conjoint européen.
Pour ce faire, il faut pour l’Amérique que les armées européennes soient dépendantes du matériel militaire américain. Nous comprenons donc pourquoi l’Amérique combat avec force l’industrie militaire française en Europe, et il ne faut pas analyser autrement les décisions de la Pologne ou de la Belgique d’acheter du matériel américain plutôt que français : une victoire de l’impérialisme américain.

Cette situation de dépendance est-elle irrémédiable ?

Il doit être constaté que, heureusement pour l’Amérique, l’Union européenne a deux grandes faiblesses sur ce sujet :

– Son extension trop importante à l’Est l’empêche de pouvoir être réellement unie. A ce propos, l’entrée dans l’UE de la Turquie – souhaitée par l’Amérique – aurait définitivement brisée toute capacité de l’Europe à pouvoir s’opposer aux américains.
– Elle comporte un grand nombre de petites nations qui peuvent facilement céder face aux injonctions américaines, et ainsi empêcher toute alliance militaire de l’Europe.

Si l’UE est donc en apparence une institution politique faisant contrepoids à la puissance américaine, il est tout autant possible de l’analyser comme un outil au service de l’empire américain, du fait de ses failles structurelles.

Ensuite, tout comme la Ligue de Délos connut une crise après le traité de paix avec la Perse et la disparition de sa cause primordiale, l’OTAN failli disparaitre au tournant des années 2000 après la chute de l’Union soviétique. Nous savons par certains témoignages que le président Bush envisagea de dissoudre l’OTAN en 2001 avant de prendre conscience que le coût faramineux pour l’Amérique de cette organisation était compensé une domination militaire de l’Union européenne.

Faute d’ennemi, l’OTAN dut se trouver de nouveaux adversaires – tels les multiples conflits au Moyen-Orient consécutifs au 11 septembre 2001. A présent, cette organisation essaye à nouveau de se tourner contre la Russie. De fait, seul la menace moscovite peut lui permettre de garder une certaine légitimité.
Il faut donc espérer que les élites américaines prendront des décisions rationnelles plutôt qu’hystériques face au déclin de la domination de l’OTAN en Europe.

Conclusion

Après avoir mit en exergue les ressemblances entre la Ligue de Délos conduite par Athènes et l’OTAN, nous analyserons dans notre troisième partie les différents moyens d’expression du pouvoir impérial américain et athénien, qu’ils soient culturels, religieux, économiques, monétaires, juridiques ou encore linguistiques. En résumé, l’usage du soft power.

Notes

  1. « Balanced bipolarity » selon J. Mearsheimer.
  2. G.Glotz, « Histoire Grecque », II, P.95
  3. http://geab.eu/a-quoi-ressemblera-la-relation-transatlantique-que-prepare-donald-trump/
  4. G.Glotz, « Histoire Grecque », II, P.102
  5. G.Glotz, « Histoire Grecque », II, P.104
  6. La symmachia est une forme novatrice de droit international, se caractérisant par une alliance militaire multilatérale ayant un objectif précis. Aussi, juridiquement, la symmachie doit cesser automatiquement une fois la cause disparue.
  7. G.Glotz, « Histoire Grecque », II, P.138
  8. G.Glotz, « Histoire Grecque », II, P.187
  9. G.Glotz, « Histoire Grecque », II, P.188
  10. Bertand Von Ruymbeke, « Histoires des Etats-Unis de 1492 à nos jours », Tallandier, 2018, p.576
  11. Ibid, p.581

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